jeudi 8 février 2018

Propos cocasses et insolites entendus en librairie - Jen Campbell, illustrations de Pancho.

Weird things customers say in bookshops & More weird things customers say in bookshop, Constable & Robinson, 2011 & 2013 - Editions Baker Street (trad. de G.d'Amico), 2016.

  Ce recueil, bestseller outre-Manche, réunit les questions les plus drôles, surprenantes et bizarres que les gens posent parfois à leurs libraires. Et pourtant rien n’a été inventé…
   Poète et nouvelliste, Jen Campbell s’est inspirée de son expérience de libraire à Édimbourg et à Londres pour rapporter dans un blog ses conversations invraisemblables, étranges ou extravagantes avec certains clients. Le succès de son blog lui a donné l’idée de partager sous forme de recueil ces perles complètement inouïes – et pourtant vraies ! Le livre a déjà été traduit dans une dizaine de pays. Suite au succès du livre (bestseller du Sunday Times), un deuxième volume est sorti deux ans plus tard.

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  On imagine tous que tenir une librairie doit être un enchantement de chaque jour, dès lors qu'on aime les livres. On voue un culte sans borne à ces lieux sanctuaires où l'on passerait bien nos journées entières à arpenter les rayons et tenir la jambe aux libraires, et on reste persuadés que leur vie professionnelle est un rêve éveillé. Que nenni. Chers amis, chers lecteurs, la vérité est ailleurs : avec ce recueils de perles entendues en librairie, vous allez découvrir qu'être libraire, c'est un peu vivre dans la quatrième dimension!



"Client (en train d'acheter "Treize façons de se débarrasser d'un cadavre", murmure sérieusement):  En fait, vous savez, il en a quatorze .... " 

  Cet ouvrage français est la compilation de trois livres en langue anglaise : Weird things customers say in bookshops, l'édition originale anglaise, son édition américaine enrichie, et leur suite, more weird things customers say in bookshops.  Leur auteure, Jen Campbell, n'est pas à proprement parler à l'origine de tout ce que vous lirez en ces pages, évidemment : elle est la collectrice de ces propos fugaces et autres envolées délirantes et délurées des clients pas toujours ordinaires. Pour autant, J.Campbell est avant tout poète et nouvelliste, mais elle s'est bien évidemment inspirée de sa première expérience de libraire à Edimbourg et Londres pour rédiger son recueil. Tout à commencé avec un compte twitter et un blog qu'elle enrichissait des scènes les plus drôles ou improbables vécues au travail et que les libraires du monde entier venaient compléter. Le blog a très vite connu un succès fulgurant et a  même été encensé par l'auteur Neil Gaiman!


"Enfant : Maman, qui était Hitler ?
Mère : Hitler ?
Enfant : Oui. Qui c'était ?
Mère : Euh, un monsieur très méchant qui a vécu il y a très longtemps.
Enfant : Oh. Méchant comment ?
Mère : Il était comme ... comme Voldemort.
Enfant : Oh ! Ça, c'est vraiment très méchant.
Mère : Oui.
Enfant (après un silence) : Et c'est Harry Potter aussi qui a tué Hitler ?"

  Il n'en fallait pas plus pour qu'un éditeur se penche sur le blog de Jen Campbell et lui propose d'en faire un livre. Après les perles de l'éducation nationale et les perles de caissière, voici les perles de libraire! Si le genre n'est pas nouveau (on compte quelques autres petits livre du même acabit, mais pas tant que ça en ce qui concerne le milieu du commerce livresque), il faut reconnaître que ce recueil là a un petit quelque chose en plus : beaucoup plus dense que de coutume, il est aussi classé par thèmes et enrichi de très enthousiasmantes illustrations humoristiques de Pancho, qui donnent tout leur sel à ce livre.


"Cliente (à son amie) : Et ce livre ? (Elle lui montre un exemplaire du Hobbit)
Cliente : Non. Je ne veux pas le lire. ça me gâcherait le film. "

   Propos cocasses et insolites entendus en librairie est un livre absolument tordant, au point qu'on a parfois du mal à reprendre son souffle d'une citation à une autre : certains de ces propos de clients et autres dialogues surpris entre les rayons sont tellement improbables qu'on n'aurait pu les imaginer si on l'avait voulu. En ça, on pourrait reconnaître un talent et une imagination inconscients à tous ces clients drôles malgré eux. Pour autant, Jen Campbell rappelle en avant-propos que jamais elle ne se moque d'eux à travers ces perles, bien au contraire : c'est grâce à eux que les librairies existent et elle les en remercie franchement!


 "Client (un exemplaire de Harry Potter à la main) : il n'y a rien d'anormal là dedans, n'est-ce pas ?
Libraire : Comme quoi ? Des loups-garous ?
Client : Non (à voix basse)... Des gays.
Libraire : Je vois."

En bref : Un recueil de perles de libraires qui peut se dévorer d'un bout à l'autre ou s'ouvrir au gré du hasard. Mais qu'on le lise à la manière classique ou qu'on pioche dedans, ce sera à coup sûr un régal : ces propos cocasses et insolites vous garantiront de beaux fou-rires! Et le tout est très sympathiquement mis en images, ce qui ne gâche rien...

lundi 5 février 2018

L'atelier des souvenirs - Anne Idoux-Thivet.

Auto-édition Librionova, 2016 - Editions Michel Lafon, 2018.



  Lorsqu’elle hérite de la maison de sa grand-mère dans la Meuse, Alice décide de quitter sa vie de thésarde parisienne qui ne mène nulle part et de s’installer à la campagne. Elle se lance alors dans l’animation d’ateliers d’écriture dans deux maisons de retraite. Suzanne, Germaine, Jeanne, Élisabeth, Georges, Lucien… les anciens dont elle croise la route sont tous plus attachants les uns que les autres.
  Au fil des séances d’écriture, les retraités dévoilent des bribes de leur passé et s’attachent à la jeune femme, dont ils devinent la solitude. Bien décidés à lui redonner le sourire, la joyeuse bande de seniors se donne pour mission de l’aider à trouver l’amour !


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  Derrière cette couverture d'un vert acidulé avec son similiclone d'Audrey Hepburn en train de taper à la machine, on se demande bien quelle histoire recèle ce livre, notre curiosité encore un peu plus éveillée par son titre prometteur.  Apprenez que ce roman a connu une belle histoire, significative d'une qualité qu'on peut aisément supposer : initialement auto-édité via la plateforme Librinova en 2016, il a été repéré par les éditions Michel Lafon un an plus tard. Il faut dire qu'Anne Idoux-Thivet n'en est pas à son premier coup d'essais : après un ouvrage spécialisé / témoignage Ecouter l'Autisme chez Autrement en 2009, elle avait remporté un prix lors du concours hommage à Downton Abbey organisé par les éditions Charleston en 2016 avec 27 Rue de la bienfaisance, également publié sur Librinova... 
  Vous l'aurez compris à la lecture du résumé de cet Atelier des souvenirs, il s'agit cette fois de thèmes rarement exploités dans la fiction littéraire, mais je l'ai aussi choisi parce que j'ai moi-même, en compagnie de deux amies, mené des ateliers d'écriture en maison de retraite il y a quelques années. Dire que j'attendais l'auteure au tournant serait exagéré, mais j'avoue que j'étais très curieux de découvrir de quoi il retournait et comment elle traiterait le sujet...

 Couvertures des premières versions auto-éditées.

  Nous suivons donc Alice au fil de ses pérégrinations littéraires : d'une maison de retraite à l'autre entre Commercy et Saint-Mihiel, les chapitres s'égrainent au rythme des productions des pensionnaires et des jeux de mots auxquelles elle les invite. Textes à imaginer sur la base de lieux-dits de cartes topographiques, collages à la Prévert, "cadavre exquis", lettres imaginaires, autant d'exercices clés d'ateliers d'écritures ordinaires, qui deviennent ici le fil rouge dans l'éclosion des souvenirs. Car quoi que l'on raconte, il y a toujours une part intime de soi qui émerge, et c'est d'autant plus vrai pour les résidents que côtoie Alice. Au fur et à mesure de leurs rencontres, elle s'attache même aux plus revêches d'entre-eux et un grand respect s'instaure... si bien que les pensionnaires, lorsqu'ils comprennent à travers les propres écrits de la jeune fille qu'elle essuie un chagrin d'amour, décident d'y mettre leur grain de sel. 

  Ce feel good book à la française, loin d'égaler ses équivalents anglo-saxons (les maîtres en la matière), reste néanmoins un bon exemple de ce que nous pouvons faire de ce côté-ci de la Manche. On sent, il est vrai, encore quelques réminiscences du roman autoédité qu'était au départ l'Atelier des souvenirs et qui persistent mais sans pour autant les reprocher à son auteure, parce qu'on voit aussi tout le positif qui a conquis l'éditeur. Le style parvient à rester fluide bien qu'il soit entrecoupé d'un chapitre à l'autre par les textes des résidents, et on s'y habitue assez vite pour s'en formaliser et même apprécier ce rythme et bien évidemment le contenu des productions

 Commercy et Saint-Mihiel, paysages de la Meuse où s'ancre (s'encre?) l'histoire.

  Car ce que racontent nos "petits vieux", comme les surnomme mentalement Alice (avec sincère affection, comme elle le rappelle toujours) renvoie toujours à leur passé : l'action se situant dans la Meuse, la jeune fille se trouve confrontée à toute une génération d'hommes et de femmes qui a traversé le siècle précédent et bien souvent vécu avec intensité la Seconde Guerre Mondiale et la Résistance, compte-tenue de la situation démographique du département. C'est donc tout un pan de l'Histoire qui revit au croisement de l'histoire intime des personnages.

  Cette intimité, Anne Idoux-Thivet en restitue fort bien les émotions et l'on s'attache nous aussi aux membres de l'atelier d'Alice. De Pierre le poète qui ne vit que dans le souvenir de sa défunte épouse aux robes bouffantes, à Germaine et son mauvais caractère, en passant par Suzanne en sosie de Maggie Smith (et là, les quelques références et clins d’œil viennent marquer la filiation et le goût de l'auteur pour les histoires feel good à l'anglaise), tous éveillent en nous une profonde affection et nous évoquent parfois même un aïeul. Moi-même, j'y ai retrouvé beaucoup des résidents rencontrés lors de mon expérience similaire...

Maggie Smith dans Quartet (2012) 
... qui se déroule dans une maison de retraite.

  Alors, certes, reste que les événements qui suivent aux ateliers et leur enchaînement restent peu probables mais la fantaisie - ou plutôt les fantaisies - que se permet l'auteure pour raconter tout de même une histoire et ne pas se contenter d'un enchevêtrement de textes d'ateliers d'écriture se laisse lire avec plaisir et amusement. On pensera beaucoup à l'école des saveurs d'Erica Bauermeister, en lisant ce livre, autant dans son genre, sa construction, que dans les valeurs altruistes qu'il véhicule également. Avec en prime une belle promotion à l'importance et à la richesse des rencontres intergénérationnelles.

En bref : Malgré le caractère improbable de certaines situations, on a avec cet Atelier des souvenirs un roman feel good plein d'humanité. Anne Idoux Thivet nous parle avec une fantaisie légère de la rencontre intergénérationnelle et aborde avec réussite la richesse des ateliers d'écriture. Un roman chaleureux à lire au coin du feu.

Merci aux éditions Michel Lafon pour cette découverte.

mercredi 31 janvier 2018

Captive - Margaret Atwood.

Alias Grace, O.W.Toad Ltd, 1996 - Editions Robert Laffont (trad. de M.Albaret-Maatsh), 1998 - Editions Pocket, 1999 - Editions 10/18, 2003, 2017.

  1859 : Grace Marks, condamnée à perpétuité, s'étiole dans un pénitencier canadien. A l'âge de seize ans, Grace a été accusée de deux horribles meurtres. Personne n'a jamais su si elle était coupable, innocente ou folle. Lors de son procès, après avoir donné trois versions des faits, Grace s'est murée dans le silence : amnésie ou dissimulation ? Le docteur Simon Jordan veut découvrir la vérité. Gagnant sa confiance, Jordan découvre peu à peu la personnalité de Grace, qui ne semble ni démente ni criminelle. Mais pourquoi lui cache-t-elle les troublants rêves qui hantent ses nuits ?
   Inspiré d'un sanglant fait divers qui a bouleversé le Canada du XIXe siècle, Margaret Atwood nous offre un roman baroque où le mensonge et la vérité se jouent sans fin du lecteur.

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  Alors que Margaret Atwood connait actuellement un retour sur la scène littéraire avec la récente adaptation télévisée de La servante écarlate, la grande dame de lettres canadienne continue de se faire connaitre d'une nouvelle génération de lecteurs grâce à la transposition par netflix d'un autre de ses romans : Captive (Alias Grace en VO), écrit en 1996. L'occasion de redécouvrir le livre avant de voir la série.


  Canada, XIXème siècle : Voilà près de quinze ans que la douce Grace Marks est retenue sous les verrous pour assassinat. Âgée de 16 ans à l'époque des faits, elle a été accusée de meurtre avec son amant James McDermott pour le crime de leur maître et employeur Mr Kinnear, et de sa gouvernante Nancy Montgomery. Alors que son comparse avait écopé de la pendaison, Grace, elle, avait échappé à la peine de mort en s'attirant la bienveillance de l'opinion publique. Son comportement en prison, exemplaire, lui permet d'officier en tant que femme de chambre et couturière chez la femme du gouverneur, laquelle a réunit autour d'elle tout un cercle d'orignaux et de pseudo-scientifiques qui militent pour faire libérer Grace, tous persuadés de son innocence. Leurs intérêt rejoints alors ceux d'un jeune médecin d'un genre nouveau, Simon Jordan, spécialisé dans le psychisme humain, qui souhaite faire une étude sur elle. Puisque cette dernière prétend avoir tout oublié du crime, il lui propose plusieurs entretiens au cours desquels, par un jeu de suggestions, il espère faire émerger quelques réminiscences. Mais Grace se révèle d'une étonnante perspicacité et évite les pièges tendus par le Dr Jordan, ou élude avec talent les sujets qu'il veut lui faire aborder... Tandis qu'elle lui raconte toute son histoire depuis l'enfance, Simon en vient à se demander lequel des deux mène réellement la danse...

"Ce n'est pas toujours celui qui porte le coup qui est le meurtrier."

 La véritable Grace Marks.

  Attention, chef-d’œuvre! Alors que l'on connaissait davantage Margaret Atwood pour ses récits d'anticipation, celui-là se situe dans une veine plutôt historique : en effet, Captive est en grande partie adapté d'un fait-divers réel qui a défrayé la chronique canadienne du XIXème siècle. Les éléments exposés concernant le crime de Mr Kinnear et de Nancy Montgomery sont rigoureusement exacts et Maragret Atwood a opéré un véritable travail d'archiviste avant de se lancer dans l'écriture : témoignages de l'époque, presse, compte-rendus du tribunal... De ces différentes sources au contenu souvent antinomique (il faut dire que la question de la culpabilité de Grace avait soulevé des avis mitigés), l'auteure tire des citations qui introduisent chaque nouveau chapitre, citations complétées d'extraits de poésie d'Emily Dickinson, Edgard Poe ou Nathaniel Hawthorn, dont les vers semblent soudain avoir été écrit pour Grace. Plus encore, ils apportent dès lors souvent un nouvel éclairage ou tendent à faire tirer des conclusions ambivalentes quant à l'innocence ou culpabilité de la jeune femme. Nous voilà tombés dans les filets de Margaret Atwood... et de Grace elle-même.

Documents d'archives représentant Grace et McDermott pendant leur comparution.

  Alternant entre une narration à la première personne par Grace et une narration du point de vue du médecin qui la questionne sans relâche, l'auteure se joue du lecteur, lequel se retrouve malgré lui dans la même position que Simon Jordan : Nous souhaitons tout connaître de Grace, en essayant de nous convaincre que la question de sa culpabilité importe peu, que seuls son esprit et sa mémoire nous occupent. Et pourtant, très vite, nous tombons sous son charme. Nos convictions s'ébranlent. Nous souhaitons intimement qu'elle soit innocente. Nous devenons ni plus ni moins que la mise en abyme du Dr Jordan.

"Il ne peut s'empêcher de penser que la plénitude même de ses souvenirs constitue peut-être une sorte de distraction, une façon d'éloigner l'esprit de quelques faits cachés mais essentiels, commes telles jolies fleurs plantées sur une tombe..."
  
  Le style et l'immersion narrative sont pour beaucoup dans cet effet : il faut applaudir le talent de M.Atwood (et de sa traductrice!) qui parvient à recréer autant de plumes que de personnages, en particulier celle par laquelle Grace s'exprime, qui évoque sincèrement la voix d'une domestique dont le vocabulaire se serait enrichi du contact d'employeurs d'une classe sociale plus élevée, sans se départir des tournures et de la syntaxe propres à un milieu plus modeste (une écriture similaire et toute aussi admirable avait été constatée dans le Mary Reilly de Valérie Martin). Cette plume particulièrement riche apporte un réalisme troublant et donne tout son corps à l'histoire. 

Prison de Toronto au XIXème siècle.

  A travers cette voix à la fois simple et profonde, Grace pose un regard sur la société qui, derrière un ton qu'on imagine sage et inoffensif, s'avère tranchant et particulièrement perspicace, parfois plein d'ironie. La presse s'évertue à interpréter le message féministe du roman parce qu'il correspond à une mouvance actuelle et qu'il le rapproche ainsi de La servante écarlate, mais en réalité, Captive évoque de nombreux autres sujets. A travers ce personnage de vraie fausse criminelle qui a fasciné des foules entières, son histoire, et l'Histoire en général, le filtre que Margaret Atwood vient superposer en tant qu'auteure aiguille le questionnement dans d'autres directions et veut bousculer certaines de nos représentations : la fascination malsaine que provoque le fait divers, la condition de la femme, certes, mais celle aussi de la domestique et de la prisonnière, de même que l'assimilation entre étranger et criminel, ces raccourcis si faciles à nos esprits étroits. Qu'est-ce qui fait, ou qui est-ce qui fait de nous un meurtrier, une meurtrière, un innocent, ou un fou? En quoi cette mise en boite vient-elle rassurer la foule hurlante? M.Atwood nous tend un miroir où se reflètent les travers d'une société vaine et hypocrite...

"N'empêche, criminelle est un terme fort quand on vous l'attribue. Il a une odeur, ce terme - musquée et suffocante comme des fleurs mortes dans un vase. Parfois, la nuit, je me le répète dans un murmure : Criminelle, criminelle. Il bruisse comme une jupe en taffetas sur un plancher. Criminel n'est que brutal. Il a l'effet d'un marteau ou d'un bout de métal. Si je n'avais que ça comme choix, je préférais être une criminelle qu'un criminel."

 "Je ne sais pas si vous avez remarqué ça, monsieur, mais il y a des gens qui prennent plaisir à l’affliction d’un semblable, surtout s’ils pensent que ce semblable a commis un péché, ce qui ajoute une satisfaction supplémentaire. Mais qui, parmi nous, n’a jamais péché, comme le dit la Bible ? Pour ma part, j’aurais honte de me délecter pareillement des souffrances d’autrui."

  Le plus amusant, c'est que que M.Atwood dit elle-même que si elle avait su si Grace était coupable ou innocente, elle n'aurait pas écrit ce livre. Fait est qu'au fond, elle ne cherche pas à donner de réponse, mais à faire poser d'autres questions - qui se situent par ailleurs bien au-delà de la "simple" notion de culpabilité. Pour cela, elle est prête à nous mener par le bout du nez jusqu'aux dernières pages, s'amusant des meilleurs ressorts qu'offre le roman lorsque, au terme d'un récit d'une rigueur historique et réaliste impressionnante, elle sort de sa poche un superbe rebondissement romanesque avec la séance d'hypnose finale, presque incongrue mais non moins effrayante. Grace, comparée à Shéhérazade, nous fait glisser sur le fil du rasoir du conte et de l'illusion qui dit (peut-être) des vérités, parce que nous ne demandons pas mieux que d'être mystifiés...

 Prisonnières canadiennes bénéficiant de postes de femmes de chambre à l'extérieur, XIXème siècle.

"-Mentir, répète McKenzie. Un terme sévère, assurément. Vous a-t-elle menti, vous demandez-vous? Laissez-moi vous présenter les choses ainsi - Shéhérazade mentait-elle? A ses yeux, non. En vérité, il ne faudrait ne jamais soumettre les histoires qu'elle racontait aux dures catégories du vrai et du faux."

En bref : Un récit qui puise sa source historique dans un fait divers sanglant du XIXème siècle pour mieux se jouer de nos convictions en posant un regard révélateur sur la société. Nous devenons les victimes volontaires de Grace qui, innocente ou manipulatrice, a tout compris d'un monde qui nous a dévoré, et nous balade entre fiction historique et enseignement philosophique à demi-dissimulé. Une pépite qui nous habite encore longtemps après avoir refermé l'ouvrage...

lundi 22 janvier 2018

Grease, la comédie musicale de Jim Jacobs et Warren Casey à Mogador.


Livret et musique : Jim Jacobs et Warren Casey
Mise en scène : Véronique Bandelier, Martin Michel, et Tim Van Der Stratten

Au théâtre Mogador du 17 septembre 2017 au 31 mars 2018.

  L’histoire se déroule en 1959 à la Rydell High School, dans la banlieue de Chicago, sur fond de musique rock. Sandy Dumbrowski, une nouvelle élève, intègre le lycée. A sa grande surprise, elle y retrouve son amour d’été, Danny Zuko, chef du gang des T-Birds. Si elle est heureuse de le revoir, lui se préoccupe plus de sa popularité et de son image de chef de bande que des sentiments de Sandy. Aidée par les Pink Ladies, Sandy va finir par s’imposer dans ce jeu d’amour et de hasard.

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  Très honnêtement, je ne pensais pas aller voir Grease sur scène. Tout juste remis de l'annulation du Fantôme de l'Opera suite à l'incendie survenu en septembre 2016 à Mogador, j'étais prêt à boycotter le spectacle. Et puis, aussi, si j'ai pu voir le film avec John Travolta il y a looongtemps -ou peut-être seulement des extraits? ou était-ce sa suite ? (oui, il en existe une, avec Michelle Pfeiffer...)- je n'en garde quasiment aucun souvenir, en plus de n'avoir jamais été séduit par l'univers de cette comédie musicale.
  Et puis... et puis ayant de plus en plus envie de consommer du musical dès que je sors d'en prendre, je me suis dit, lorsque le rideau de la famille Addams s'est refermé, que ce n'était peut-être pas une si mauvaise idée que d'y aller. Tout d'abord, ne serait-ce que pour la scénographie, toujours impressionnante, ensuite parce que j'étais curieux d'y retrouver deux anciens artistes déjà croisés sur scène ou sur les écrans ( Alexis Loizon, qui interprétait Gaston dans La Belle et la Bête à Mogador, et qui jouait un second rôle dans le film Disney de 2017, et Nicolas "Alexander Wood" Motet, ancien Oliver Twist que j'étais allé voir l'an dernier sur la scène salle Gaveau). Puis les années 50, la brillantine, les coupés rutilants, les diners et les drive-in ont fini par avoir raison de moi...


  Petit retour en arrière? Avant d'être le très célèbre film avec John Travolta et Olivia Newton-John que tout le monde connait, Grease était bien une comédie musicale montée sur scène à Chicago puis Brodway en 1972. Le succès de l'époque fut tel que le spectacle fut nominé plusieurs fois aux Toni Awards, reconduit puis décliné au cinéma et dans de nombreux pays. Une première adaptation française avait été mise en scène en 2008 sur la scène du Comedia avec Cécilia Carra dans le rôle de Sandy.

  Cette fois, c'est donc le charismatique Alexis Loizon qui endosse le blouson de cuir de Danny et Alizée Lalande qui joue le rôle de Sandy. Tous deux se réapproprient les rôles de manière convaincante, à mi-chemin entre hommage et réinterprétation. Alexis Loizon, sans imiter son prédécesseur, s'amuse cependant à pasticher avec humour sa gestuelle tout en surjouant de temps à autre l'accent américain quand son personnage fanfaronne (ce qui nous donne des "Sêêêêêndy" hilarants déclamés avec emphase lorsqu'il s'adresse à sa partenaire). Alizée Lalande rend son personnage moins niais que dans l'original : ici elle parait seulement "sage" et beaucoup plus crédible en jeune fille comme il faut qu'Olivia Newton-John en ingénue. Ceci dit, bien que les deux comédiens aient leur jeu bien à eux, et sans compter sur le seul effet des costumes, j'avoue avoir parfois cligné des yeux avec surprise tant ils ressemblaient à Travolta/Newton-John sous certains éclairages, en particulier Alexis Loizon. L'effet était sidérant!

Vous la voyez, quand-même, la ressemblance...?

  Les rôles secondaires sont également très bien tenus, en particulier les filles de la bande des Pink, Rizzo en tête, ici interprétée par la très présente Emmanuelle Nzuzi, métisse à la voix aussi forte que le piment qu'elle donne au rôle autrefois tenu par Stockard Channing (mais oui, la tante Frances des Ensorceleuses!). Parmi ses comparses, notons Frenchy et Jan qui marquent particulièrement les esprits (surtout la première, au cours d'un chant totalement second degré et inattendu où elle danse avec un drôle d'ange de la gomina... oui, oui...). Les garçons de la bande des T-Birds sont bien, mais alors bien lourds, mais puisque cela tient aux personnages et qu'ils sont crédibles dans leur interprétation de machos gominés, c'est sans doute que c'est réussi!
  Deux rôles, certes de faire-valoir, mais néanmoins très présents : la directrice Miss Lynch et son élève fayot Eugène (le pauvre accumule quand même quelques tristes clichés...), tous deux chargés des intermèdes scéniques au rythme des annonces hurlées au micro du lycée, qui s'égrainent du début à la fin du spectacle (mais probablement pour faire oublier que, sans ces interventions totalement facultatives, le tout ne durerait qu'une petite heure et quart, me fit remarquer l'amie qui m'accompagnait...). Reste que leurs personnages ridicules nous amusent bien quand même, surtout que les deux comédiens se sont permis quelques notes d'improvisation reconnaissables à leurs fou-rires incontrôlés et communicatifs.

Miss Lynch et Eugène.

  Parmi les nombreux points positifs du show, il faut louer le visuel. Comme toujours, Mogador fait les choses en grand : les décors, toujours très ingénieux, explosent de couleurs flashy qui rappellent la palette technicolor des années 50, tandis que les formes évoquent les lignes et courbes d'un bon vieux juke box avec en son centre, le tourne-disque qui fait pivoter les comédiens. Aucun doute, ça plus les costumes travaillés dans les moindres détails, et on replonge soixante ans en arrière!


  Les chansons sont très entrainantes, cela ne fait aucun doute. Je ne me souvenais d'aucune du film, si ce ne sont celles encore régulièrement diffusées à la radio (Summer Night et the one that I want) et une troisième admirablement reprise par Olive Snook dans Pushing Daisies ( Hopelessly devoted to you). L'excellente idée était ici de conserver les textes anglais pour certains chants, en particulier les plus connus : idée très pertinente pour la célèbre chanson de clôture ainsi que pour la très dynamique chanson d'introduction. Certaines ont bénéficié d'un mélange des deux, comme c'est le cas pour Summer Night, pour laquelle on passe de l'anglais au français du refrain aux couplets... mouais, bof, l'effet ne m'a qu'à moitié convaincu, mais peut-être un peu plus que la traduction intégrale de Hopelessly devoted to you, qui devient Je ne peux me passer de nous (Oui, je vous ai dit que c'était l'une des seules que je connais, donc j'ai le droit d'être tatillon!). Ne pas oublier un des points forts musicaux : la présence d'un orchestre (ce qui m'avait manqué dans la Famille Addams!) qui plus est intégré de manière très pertinente sur la scène et associé directement à l'histoire.

 Medley du spectacle, filmé lors de la présentation à la presse (ci-dessus)
...et la prestation d'Olive Snook, pour le plaisir!


  Mais SURTOUT, ce qu'il faut absolument applaudir car moi-même j'en suis resté baba du début à la fin, c'est l'énergie déployée sur scène : les danses, les chorégraphies, et tout cela sur un rythme et une synchronisation quasi-millimétrée (et sans cesser de chanter, s'il vous plait! Est-ce qu'on cache une pompe dans les coulisses pour les regonfler?!). Les annonces du musical vantaient "Une énergie dingue", eh bien ce n'est pas mensonger, plus encore : c'est même en dessous de la vérité. Rien que pour ça, Grease est à voir!




  ... Oui parce qu'il faut bien admettre que s'il n'y avait pas la qualité des décors, des costumes, des voix, et de la danse, il ne faudrait pas tabler sur l'intrigue pour justifier du déplacement. Les personnages sont quand même archi-stéréotypés, et si le thème de l'histoire est la difficulté de s'accepter à l'adolescence, l'issue du musical prône quand même de préférer le dévergondage à la fidélité à soi-même. Il parait que la toute première mouture du spectacle de 1972 était beaucoup plus machiste et choquante, d'où une légèreté plus mesurée dans les versions montées depuis... les valeurs du scénar' restent malgré tout toutes relatives, mais c'était une autre époque, et c'est peut-être aussi ce qui fait le côté culte du show - sans dire que cela n'enlève évidemment rien aux prestations des comédiens ;)


En bref: Un spectacle à voir pour l'énergie déployée sur scène et le vintage craquant du show. Qu'on aime ou pas le film avec Travolta, on se laissera entraîner par le dynamisme du spectacle à coup sûr!

vendredi 19 janvier 2018

Gourmandise littéraire de la divine Emilie: liqueur de Parfait Amour.


  Après le Baba et les macarons, continuons de découvrir les gourmandises chères à la divine Emilie du Châtelet, première femme philosophe et scientifique des Lumières. Dans son livre Petits secrets des ducs de Lorraine au XVIIIème siècle et sur son blog Histoires Galantes, Pascale Debert nous régale littéralement d'anecdotes sur les nobliaux et nobles gens de l'époque des Lumières - en particulier en terre de Lorraine. On ne s'étonnera donc pas qu’Émilie du Châtelet et Voltaire, cercle proche du roi Stanislas, en fassent partie!
  Aussi, parmi les potins, brèves, et autres secrets oubliés des couloirs du château de Lunéville, elle nous évoque parfois quelques anecdotes culinaires, dont l'histoire du Parfait amour : cette liqueur bleue-violette concoctée grâce à la macération d'agrumes, d'épices, et de vanille, est un grand succès à la cour de Lorraine, et il en va de même pour Émilie et Voltaire :

"Voltaire et Émilie du Châtelet en raffolent!",

nous dit Pascale Debert dans son article consacré au Parfait Amour. Cette boisson aujourd'hui vendue par de nombreux distributeurs de liqueurs et spiritueux (la marque Marie Brizard en tête) sert de base à plusieurs cocktails et continuent d'être réinventée : dans certains pays, on la décline avec d'autres ingrédients telles que la rose ou la canneberge. Mais à l'origine, elle doit effectivement son invention à un certain Monsieur Sonini, contemporain de nos personnages. Ce Lunévillois (dont le nom sera surtout porté par un fils apprenti physicien et naturaliste) a mélangé de la cochenille à une liqueur de cédrat pour lui donner sa teinte unique et presque féérique! A noter que la cochenille était à l'époque un colorant naturel déjà connu pour avoir donné sa couleur girly aux célèbre biscuits roses de Reims...


  A la cour de Lunéville, on aime boire un petit verre de Parfait Amour lorsqu'il est servi à 22 heures, juste avant le coucher du Roi Stanislas. Mais la renommée de ce breuvage ne s'arrête pas là : même à la cour de Louis XV, on le faire boire aux hommes en fin de journée pour... eh bien... leur "redonner de la vigueur"! Le Parfait Amour tiendrait-il son nom de vertus aphrodisiaques? Il parait en effet qu'aux siècles suivants, on réservait cette liqueur aux cœurs à prendre, jeunes filles à marier, et épouses qui souhaitaient consolider leur union...

Ingrédients (pour 1,5L de liqueur):

-1L d’alcool neutre entre 35° et 45° (du Rhum blanc fera l'affaire!),
-20g de branches de thym,
-10g de bâton de cannelle,
-5g de macis (écorce de na noix de muscade) ou à défaut de noix de muscade concassée,
-5g de grains de coriandre,
-5 clous de girofle,
-1 gousse de vanille,
-le zeste d'un citron (à prélever en ruban à l'aide d'un économe),
-50 cl de sirop de sucre de canne.
-colorants alimentaires rouge et bleu.



A vos toques!

-Dans un bocal ou une bonbonne (prévoir pour un contenu de 1,5L), verser l'alcool neutre de votre choix.
-Y ajouter tous les ingrédients, plantes et épices, SAUF le sirop de sucre et les colorants.
-Fermer le bocal et laisser infuser huit jours dans un lieu sombre.
-Huit  jours plus tard, ajouter le sirop de sucre, refermer et laisser de nouveau macérer pour huit jours supplémentaires.
-Au bout des huit jours supplémentaires, filtrer deux fois le mélange puis y ajouter quelques gouttes de colorants alimentaires rouge et bleu en remuant, de sorte à obtenir la teinte bleu/violette satisfaisante.
-Verser la liqueur dans de jolis flacons.


A utiliser en base de cocktail ou à siroter tel que à l'occasion d'une soirée à la cour du roi, ou... au boudoir en galante compagnie... (mais avec modération!)


dimanche 14 janvier 2018

Je suis lasse des ombres (Flavia de Luce #4) - Alan Bradley

I am half-sick of shadows, Random House Doubleday, 2011 - Editions 10/18 (trad. de H.Hiessler), 2015 .

  Tout n’est pas pour le mieux à Buckshaw, la demeure des de Luce… Avec des finances dans un état précaire, le père de Flavia se voit contraint de louer le manoir familial à une société de films. Naturellement, réalisateur, équipe de tournage et stars de cinéma ne font rien pour se faire aimer de la maisonnée- et encore moins des domestiques; jusqu’à ce qu’un lourd rideau de neige coupe Lacey Bishop de tout contact avec le monde extérieur. Les acteurs sont alors priés de monter un spectacle dans la grande salle paroissiale. Mais de vieilles jalousies refont surface et l’actrice principale est assassinée. Flavia de Luce, qui a été mise à contribution en coulisses, se retrouve prise jusqu’au cou dans cette sordide affaire!

***

" Bien qu'il soit délicieux de penser au poison à n'importe quelle saison, Noël a quelque chose de spécial..."

  Lorsque les éditions du Masque ont officialisé l'arrêt de la série des Étranges talents de Flavia de Luce en France au bout de trois tomes, de nombreux lecteurs ont crié au scandale. Heureusement, c'était pour mieux apprendre quelques temps plus tard que 10/18, qui publiait en poche les romans d'Alan Bradley, poursuivrait la traduction de cette série maintes fois primée et encensée dans les pays anglophones et à l'étranger. Bon, qu'on ne se réjouisse pas trop : après cet opus, même 10/18 ne poursuivit pas l'aventure Flavia, dont les volumes suivants sont désormais disponibles en VO uniquement. J'avais donc mis de côté ce quatrième et ultime tome français pour une lecture de Noël à venir et l'ai exhumé de ma PAL cet hiver...

 Trailer pour la sortie du livre en VO.

  On retrouve Flavia aux veilles de Noël, dans un Buckshaw encore plus triste et froid que d'habitude. Alors que le manoir s'effrite chaque année un peu plus de vétusté et que la famille croule sous les factures, le père de la jeune et impétueuse fillette décide de regonfler ses finances en louant la demeure ancestrale des De Luce à la société de production Illium Films pour en faire le décor d'un film à gros budget. A quelques jours des fêtes, voilà donc que scénaristes, mécaniciens, cameramen, et acteurs fendent les murs de neige qui se dressent sur les routes de Bishop Lacey pour installer leurs quartiers au manoir de Buckshaw. Au milieu de ce qui représente déjà un événement en soi dans un petit village reculé de l'Angleterre, un autre événement : la participation au film de la grande star Phyllis Wyvern, adulée des sœurs de Flavia et de leur âme romanesque. Flavia, jusque là occupée à la conception d'une substance chimique qui piègera le Père-Noël la nuit du 24 Décembre (il est en effet grand temps de capturer cet individu qui parvient chaque année à passer inaperçu en dépit de la charge et de la difficulté de son entreprise!), créé un lien étrange avec Phyllis Wyvern, tantôt mystérieuse et agréable, tantôt froide et antipathique. Sa présence attise bien évidemment la curiosité de tout le village, aussi le révérend en profite-t-il pour proposer à Phyllis de bien vouloir participer à un spectacle de charité local... Ni une, ni deux, on organise la représentation dans le grand hall de Buckshaw, où tous les villageois se retrouvent piégés à la suite d'une tempête de neige d'une rare violence. C'est dans ce huis-clos glacial que l'on retrouve le corps de Miss Wyvern, assassinée dans une macabre mise en scène. Et puisque personne n'est entré et que personne n'est sorti, le meurtrier se trouve obligatoirement parmi les habitants de Bishop Lacey réunis à Buckshaw... et Flavia est bien décidée à lui mettre la main dessus. Avant de mettre la main sur le Père Noël.

 Couvertures d'éditions étrangères.

"J'avais déjà remarqué que le surpeuplement, même dans les espaces les plus spacieux, vous donnent l'impression d'être différent. Peut-être que quand on respire l'haleine des autres, quand les atomes tourbillonnants dans leurs corps se mêlent aux nôtres, nous absorbons quelque chose de leur personnalité, à l'instar des flocons de neige. Peut-être que nous devenons un peu plus et pourtant un peu moins nous-mêmes."

  Alan Bradley nous offre encore une fois une intrigue pleine d'intelligence et de mordant, dont la complexité s'adresse aussi bien à un lectorat adulte passionné de cosy mysteries vintage qu'à un public plus jeune. En situant son histoire en plein hiver, l'auteur renouvelle son atmosphère habituelle : plus de grandes ballades à vélo dans la campagne telles que Flavia les aime, plus d'investigation dans les quatre coins du village. Cette fois, tout le monde se trouve bloqué dans le manoir de Buckshaw, piégé au beau milieu d'un blizzard. A l'instar de tous les personnages présents, le lecteur lui-même se retrouve groggy et se laisse porter par le rythme, beaucoup plus lent que celui des autres tomes mais autrement agréable. Moins centré sur les aspects policiers de son histoire, l'auteur s'attarde ici sur la psychologie de son héroïne et sur les réminiscences que l'hiver provoque dans les couloirs glacials du manoir : bien que l'humour reste omniprésent, jamais le fantôme d'Harriet, la défunte mère de Flavia, n'aura été aussi présent. Flavia, d'ailleurs, étrange et fascinante fillette indubitablement précoce, mais qui oscille sans cesse entre la logique scientifique de l'adulte et les croyances fantaisistes de l'enfance.

" C'est ainsi que les fantômes se rappellent à nous : ils surgissent aux moments les plus inattendus, dans les lieux les plus incongrus."

Buckshaw sous la neige?

  Le titre "Je suis lasse des ombres" (traduction littérale du titre VO) m'a renvoyé à toute une réflexion, certainement délibérément provoquée par l'auteur, même si la référence parlera davantage aux lecteurs anglophiles. En effet, il s'agit d'un extrait du poème La dame de Shalott, mythe arthurien médiéval anglais ; il raconte l'histoire d'une jeune fille prisonnière d'une pièce d'où elle ne peut observer le monde extérieur qu'à travers le reflet que lui renvoie un large miroir. Une légende qui évoque directement au mythe de la caverne de Platon, dans lequel des individus prisonniers d'une grotte sont persuadés que les ombres projetées sur les murs depuis le monde extérieur sont des expressions du réels et non de simples illusions. Ces deux histoires assez proches dans leur symbolique sont devenues des métaphores des arts offrant une imitation de la réalité, à l'image des arts scéniques tels que les pantomimes, le théâtre ou... par extension le cinéma, ces deux derniers ayant une importance toute particulière dans le roman d'Alan Bradley! Des clins d’œil très littéraires et toujours pertinents, comme cet auteur nous y a habitué dans ses œuvres.

"Si on considère que le théâtre a quelque chose du mesmérisme de masse, Shakespeare est certainement le plus grand hypnotiseur qui ait jamais existé."

Flavia et sa bouille toujours pleine d'assurance?

  Ce quatrième opus de Flavia de Luce évoque aussi par de nombreux points le roman Le miroir se brisa d'Agatha Christie, qui pourrait être une des inspirations possibles : on y retrouve en trame de fond le tournage d'un film dans un manoir de village anglais, avec la présence d'une grande actrice qui suscite la curiosité des habitants et... une histoire criminelle qui met en relief des liens insoupçonnés entre la comédienne et certains des humbles villageois. Pour couronner le tout, le titre "Le miroir se brisa" était également extrait d'un vers de... La dame de Shalott! Que la littérature est amusante!


"Est-ce que c'est mal de prendre plaisir à côtoyer les morts?"

En bref : Un quatrième tome de Flavia de Luce absolument délicieux qui se déroule dans l'atmosphère gelée de l'hiver anglais, sujet à faire de cet opus un titre plus intimiste que les précédents. Un roman pimenté par l'introduction du milieu extravagant du cinéma dans la demeure des De Luce et cette ambiance unique de superproduction vintage, le tout parsemé de références culturelles et littéraires toujours intelligentes. On adore Flavia et on continuera de la lire, même en anglais!



 Et pour aller plus loin...