jeudi 19 octobre 2017

Sorcières à chatouiller - Eric Veillé.

Actes Sud Junior, 2013.
  Une sorcière aux cheveux serpents, une princesse endormie sur un tas de petits pois, des chevaliers froussards, trois petits cochons ébouriffés, une petite sirène en détresse, une baleine tout confort, etc. Tout ça vous rappelle quelque chose ? Les Trois Petits Cochons, La Bergère et le ramoneur, La Belle au bois dormant, La Petite Sirène, Pinocchio, bien sûr… et plein d’autres contes de Perrault, de Grimm ou d’Andersen que l’on retrouve dans ce cahier d’activités poilant !
  Sortons les crayons et les feutres ! Voici une centaine de pages de jeux pour s’amuser sans voir le temps passer : labyrinthes, sept différences, mots cachés, points à relier, messages codés, images à observer… Et des activités pour imaginer, rêver, se raconter de drôles d’histoires… On saute de page en page, on n’a plus envie de s’arrêter, sauf peut-être pour relire l’histoire de Blanche Neige ou celle du Petit Poucet !

Un livre idéal pour éviter l’ennui des jours pluvieux ou trop chauds…

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 A part quelques exceptions parues aux éditions Usborne, je ne suis pas très livres d'activités pour enfants. Ou disons plutôt qu'en vrai, j'adore ça, mais que seules les éditions Usborne ont su me convaincre en la matière avec quelques unes de leurs publications... jusqu'à cet ovni entre album et cahier à bidouillages, comme j'aime à les appeler, paru chez (les excellents) Acte Sud Junior.

  Eric Veillé, illustrateur et bédéiste jeunesse au coup de crayon aussi simple qu'humoristique, revisite dans cet ouvrage les contes de fées (et de sorcières!) les plus connus, déclinant leurs scènes les plus célèbres en autant de dessins pastichés à compléter, raturer, modifier ou colorier.


  Cherche & trouve, bulles à remplir, tenues à redécorer, codes à décrypter : on retrouve d'une page à l'autre l'Empereur en tenue d'Adam (imaginez ce que les passants peuvent bien dire à son compte tandis qu'il défile), la petite sirène -tronc- en plusieurs exemplaires (redessinez lui autant de queues de poissons qu'il existe d'espèces aquatiques), la Baba Yaga en chute libre ( illustrer dans quel horrible endroit elle va atterrir), ou encore le petit soldat de plomb qui frime avec sa jambe en moins (faites lui de la concurrence en imaginant un flamant sur patte, un chat cloche pied, et d'autres créatures unijambistes!). L'univers gentiment parodique d'Eric Veillé évoque aussi bien Roald Dahl et son Un conte peut en cacher un autre que l'ogre Shreck!



  En effet, le contenu de cet album, bien que s'adressant à un (très) jeune public, est absolument hilarant : les mises en situation des personnages, les détournements drôlatiques des contes, les dessins volontairement naïfs, l'irrévérence du propos... Le tout est présenté dans un très beau format souple avec des pages épaisses qui en font un très bel objet pour occuper intelligemment les vacances d'Halloween.


En bref : Entre Shreck et un conte détourné à la Roald Dahl, Eric Veillé signe un cahier d'activités qui tient autant de l'album abouti que du meilleurs des livres de jeux! Son univers de fées et de sorcières est complètement barré, et on aurait bien envie de piquer cet OVNI d'humour aux enfants pour gribouiller dedans!

 

Le destin des initiés, tome 1 : Mémoires d'une sorcière - Romane Taguchi

Autoédition, 2017.

  Julie est une jeune Française qui vit à Kyôto depuis son enfance. Elle mène une existence sans histoires entre son travail et ses amis. Mais depuis la mort de sa mère quelques mois auparavant, elle souffre de cauchemars inexpliqués. Un jour, elle rencontre Jeanne-Marie, une vieille dame sympathique venue visiter la ville. Dès lors, sa vie va prendre un tournant totalement inattendu, et elle va pénétrer dans un univers à la fois fascinant et effrayant dont elle ne soupçonnait même pas l’existence, celui de la magie. Julie décide de se rendre en France pour lever définitivement le voile qui obscurcissait sa vision depuis toujours. Là-bas, elle tentera de mieux comprendre ses racines afin de mieux faire face à sa nouvelle vie. Elle découvre les pouvoirs dont elle est dotée, ainsi que la vérité sur ses origines, sa mère, son père décédé lorsqu’elle était enfant dans un tragique accident, et le reste de sa famille... Au Japon et en France, argent, pouvoir, machinations, amours et secrets de famille vous entraînent dans l’univers captivant de la Magie et de Ses représentants : les Initiés. 

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  Romane Taguchi est une jeune française qui vit au Japon depuis plusieurs années. Passionnée de lecture et d'écriture, elle a auto-édité cette année ce premier roman dont le manuscrit dormait depuis quelques années dans ses tiroirs.

 Si je ne l'ai pas déjà dit par le passé, je le dis maintenant : je suis toujours très méfiant vis-à-vis de l'autoédition. Pourquoi? Parce que partant de là, n'importe qui peut se faire passer pour un auteur ou se considérer comme tel, alors que cela nécessite à mes yeux une certaine expérience et qu'un talent soit tout de même validé par de nombreux lecteurs si ce n'est cette instance supérieure qu'est l'éditeur. Or, je suis aussi le premier à dire que les maisons d'édition n'ont pas le monopole du bon goût, et que les éditeurs, détenteur de ce droit divin d'accepter ou refuser un manuscrit, on souvent usé et abusé de ce pouvoir pour renvoyer dans leur dix-huit mètres des textes tout à fait publiables.
   L'occasion de m'essayer au roman auto-édité s'est présentée cet été, lorsqu'une amie exilée au Japon m'a fait connaître cet ouvrage d'une connaissance rencontrée là-bas. La couverture, plutôt réussie, offrait un écrin plus alléchant que l'auto-édition classique et je me laissai convaincre par le thème, qui entrait parfaitement dans le cadre des chroniques du challenge Halloween 2017!

Le médaillon des initiés, accessoire clef du roman...

  Parmi les points les plus réussis, évoquons tout d'abord l'interprétation de la magie telle que la présente l'auteure : ici, pas de chapeau pointu ni de balais, pas non plus de démons à combattre. Dieu merci, nous n'assistons pas à une redite d'Harry Potter ou de Charmed. La sorcellerie de Romane Taguchi s'inscrit dans la tradition plus ancestrale des guérisseurs, auxquels elle propose une évolution et des accessoires originaux (dont en tête, un médaillon qui se fait clef de leurs pouvoirs) qui deviennent propres à une nouvelle mythologie.
  Autre aspect très positif, certainement celui qui m'a le plus enthousiasmé : la culture. L'histoire se déroulant à cheval sur la France et le Japon, racontée par une Française installée là-bas depuis plusieurs années, elle est sujette à transmettre la culture nippone avec de nombreux détails on ne peut plus passionnants. Aussi, la première moitié du livre se déroulant quasiment intégralement à Kyoto et ses alentours, on découvre tour à tour les habitudes alimentaires, l'architecture, l'Histoire et les traditions japonaises, toutes fort bien transmises.

 De Kyoto...

  L'histoire, bien que fantastique, n'est pas de celles qui donnent à lire des combats de sorcellerie et des explosions de magie à chaque chapitre. Le rythme est plutôt lent et s'attache davantage à la normalité, voire la banalité, de l'héroïne principale et de son quotidien somme tout très commun - un atout plutôt qu'un point négatif, car cela aide d'autant plus le lecteur à se reconnaître en elle, et le prépare lentement mais sûrement à accueillir les éléments paranormaux qui s'invitent au fur et à mesure. Pour ce qui est des ressorts de l'histoire et les sous-intrigues qui s'enchaînent, je reste quelque peu partagé : c'est dans les vieux pots que l'on fait les meilleurs soupes, certes, mais il faut admettre que les chemins empruntés par le scénario sont peut-être un peu trop classiques, et la plupart des révélations ou ce qui devraient être des surprises s'avèrent trop souvent courues d'avance.

...à Bordeaux...

  N'oublions pas d'évoquer le style : maîtrisé, propre et clair, il permet une lecture fluide et agréable, qui aide sans aucun doute à se laisser porter par l'histoire sur près de 500 pages. Un élément non négligeable auquel je n'aurais à exprimer qu'un seul reproche : celui d'être, justement, un peu trop propre, exprimant une certaine candeur générale (une impression peut-être accentuée par un certain manichéisme dans la psychologie des personnages) qui ferait merveille dans un roman jeunesse mais auquel il manque ici une certaine noirceur ou davantage d'épaisseur. Néanmoins, ce n'est probablement là qu'un aspect que ne recherchent pas tous les lecteurs. Par ailleurs, je lirai certainement la suite, par curiosité et parce que cette série ne peut que se bonifier avec le temps.

En bref : Un roman auto-édité qui revisite non sans originalité l'univers de la sorcellerie et dont l'atout majeur est d'explorer la culture japonaise avec de nombreux détails passionnants. On lui reprochera peut-être une certaine candeur générale mais on gage d'un bon potentiel qui laisse espérer que les prochains tomes se bonifieront avec le temps.

mercredi 18 octobre 2017

Bewitched / Ma sorcière bien aimée - Henry Scarpelli d'après la série de Sol Saks

Bewitched, Dell Publishing, 1965 à 1969 - Editions ODEGE (traducteur inconnu), 1966.

  Nous sommes au début des années 1960, les 30 glorieuses sont à leur apogée et l'American Way of Life est encore un modèle. Un jeune couple vient d’emménager dans un pavillon de banlieue de la middle class. Lui, Darrin (Jean-Pierre dans la version télé française) est publicitaire, elle, Samantha, est femme au foyer. Un couple en apparence normale à ceci près que Samantha est fille de sorcière et sorcière elle-même.
  Son mari finit par l'apprendre et il lui demande de ne jamais utiliser ses pouvoirs. Bien évidemment, les visites fréquentes de sa belle-mère, Endora, qui ne l'aime guère et celle de son patron, Alfred, et de clients importants rendent ce vœu irréalisable.

 Intégral du comics en V.O. à lire ici.
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  Qui ne connait pas Ma Sorcière Bien aimée (Bewitched en V.O.)? Cette série télévisée américaine iconique des années 1960, en partie rendue célèbre grâce à la mélodie indémodable de son générique animé? Allez, rien que pour ceux qui ont un trou de mémoire, on va faire fonctionner le vieux téléviseur (oui, oui, rappelez-vous, on disait comme ça à l'époque!):


  Ma sorcière bien aimée, c'est l'histoire de la jeune et très belle Samantha, issue de la haute société de la sorcellerie, qui épouse un mortel, Jean-Pierre Stephens (Darrin en V.O.). Si l'époux ne tarde pas à découvrir la véritable nature de sa femme, il consent à l'accepter pour peu qu'elle opte pour un mode de vie ordinaire, choix qui n'est pas forcément pour déplaire à Samantha. Mais la mère de cette dernière, en revanche, la chic, extravagante, et acariâtre Endora, toute drapée de ses robes à volants et capes de magicienne, ne l'entend pas de cette oreille. Aussi viendra-t-elle, pendant les 8 saisons que durera la série (au cours de laquelle naitront deux enfants également sorciers et qui verra se succéder deux Jean-Pierre différents sans que cela ne dérange personne) régulièrement pimenter la vie du couple Stephens pour inciter Samantha à utiliser ses pouvoirs, et le mari de cette dernière à les accepter. La belle sorcière, derrière son image de femme au foyer et épouse modèle, n'arrêtera donc jamais de remuer le nez, sa façon si inoubliable de jeter des sorts!

 Elisabeth Montgomery (Samantha) et Agnes Moorehead (Endora).

  Le succès de cette série humoristique est resté intact, même si l'on trouvera aujourd'hui à se plaindre du sexisme manifeste du programme... ou pas. En effet, Bewitched présentait une vision idéalisée de la famille américaine à l'époque des sixties : Monsieur travaille dur pour rapporter le pain quotidien (et il le fait régulièrement rappeler lorsqu'une dispute conjugale émerge) et madame met de côté toute aspiration professionnelle pour s'occuper de la maison et de ses beaux enfants. Si la première objection que l'on peut aujourd'hui formuler est qu'il s'agit déjà de l'image d'une époque donnée et non plus du reflet de notre société actuelle, on peut aussi rappeler que, derrière cette distinction très traditionnelle de la répartition des tâches par genre, Samantha avait un atout de taille qui la rendait bien supérieure à son époux : ses pouvoirs. Dès lors, et tout en continuant à admettre que la série reste très ancrée dans la culture de sa décennie, on constate que Jean-Pierre, tout 'maître' qu'il pense être chez lui, est constamment en position de faiblesse face à ces hordes de femmes sorcières (sa femme, sa belle-mère, la tante Clara, la cousine Serena, ou même la maladroite nanny Esmeralda) dont il se trouve le malheureux tributaire... Alors, Bewitched, série sexiste? Peut-être pas tant que cela... Voilà en tout cas pour le petit point de culture sociologique, passons maintenant à la BD en question, puisqu'il s'agit d'honorer aujourd'hui le rendez-vous bande-dessinée du challenge halloween!

Les tomes successifs du comics de 1965 à 1969.

  Comme la majorité des programmes phares du petit écran américain, Bewitched a très vite eu droit à son lot d'objets dérivés, la série étant devenue une véritable franchise. L'adaptation en comics est très courante à l'époque et peu de feuilletons y ont échappé, aussi ne faut-il pas moins de deux ans pour que la plus grosse société de BD américaine de l'époque, Dell publishing, rachète les droits de la série. Quatorze tomes d'une trentaine de pages chacun ( et contant une à trois histoires) furent écrits et mis en images par Henry Scarpelli et publiés entre 1965 et 1969. A noter que cette bande-dessinée n'est pas restée inédite en France puisque le second volume fut traduit et publié dans l'hexagone en 1966 aux éditions ODEGE.

 Édition Française du volume 2.

  Le premier épisode reprend le mariage de Samantha et Jean-Pierre puis la révélation de son statut de sorcière selon un scénario qui diffère de la série, et sous un format plus expéditif. On imagine le souhait de l'auteur de planter le décor avant de se lancer dans de nouvelles histoires, ce qu'il fait avec un plaisir manifeste au fil des tomes suivants, puisque chaque épisode est entièrement inédit. Au cours des 10 premiers volumes, les histoires prennent majoritairement cadre dans des décors particuliers ou situations exceptionnelles (un séjour dans un hôtel, un voyage en avion, une fête costumée pour Halloween) qui, il faut le reconnaître, amènent à des intrigues dans un esprit très respectueux des épisodes télévisés et mettant à l'honneur le comique de situation propre à la série.


  Ce n'est que vers le volume 12 qu'on peut ressentir un tournant un peu plus violent (et décevant) dans la lecture, en tout cas en référence au point de vue culturel que j'évoquais plus haut : les histoires du comics rejoignent la cuisine des Stephens et, cadre domestique oblige, mettent en scène des situations très genrées et excessives (à l'image de l'épisode ci-dessous, où Samatha fait une crise hystérique de sortilèges parce que Jean-Pierre refuse de donner plus d'argent à sa femme au foyer ! Très symptomatique d'une époque, mais pas tellement représentatif de la série...). 

 
 Money, money, money!

  Côté illustrations, le coup de crayon de Scarpelli est assez représentatif des adaptations BD des séries des 60's/70's : pas de style propre (contrairement aux minois reconnaissables de Sabrina the teenage witch, même époque), mais quelque chose de standard ; on lui demande clairement de faire juste un effort dans la ressemblance physique des personnages/acteurs principaux sur les gros plans, effort dont on constate l'absence sur les plans plus élargis. Néanmoins, il faut admettre qu'on peut reconnaitre la bouille de notre chère Elizabeth Montgomery et le faciès particulier de Dick York. Endora est surtout identifiable par sa tignasse bouclée rousse et ses grandes robes exubérantes, et le couple de voisins (les Kravitz) a en revanche beaucoup changé. Côté personnages secondaires, on croisera aussi brièvement Serena, la cousine/clone de Samantha, mais on regrette l'absence de l'adorable Tante Clara (qui m'aura toujours énormément fait rire avec sa collection de poignées de portes volées aux mortels, et dont son sac à main débordait littéralement!). Les couleurs renvoient en revanche immédiatement à la nostalgie des années 60, 70, même si les teintes saturées que les fans de vintage adorent sont majoritairement dues à la qualité du papier et les techniques d'imprimerie plutôt qu'à un effet visuel volontaire. Au moins retrouve-t-on avec amusement le spectre de couleurs très tranchées de la série dans sa version colorisée.

 Les kravtiz version BD.

  Les différences majeures subsistent dans la mise en image des sorts provoqués par Samantha et Endora : difficile de faire remuer du nez un personnage de papier figé, ou de rendre les apparitions et disparitions aussi sensiblement évidentes que la télévision le permettait déjà à l'époque (même si les techniques étaient un peu de bric et de broc). Aussi le dessinateur doit-il se contenter de gros plans du visage de Samantha (fronçant parfois le nez, peut-être) encerclé d'un halo ou de rayons, ou d'illustrer d'inesthétiques jets d'éclairs émanant des mains des sorcières. Il compense ces limites en mettant en image des situations, qu'à l'inverse, la télévision pouvait plus difficilement réaliser, en multipliant les scènes de vols et pirouettes aériennes interminables de Samantha et sa sorcière de mère... parfois un peu cheap, il faut l'avouer.


En bref : Une BD un peu datée qui aura surtout d'intérêt pour les fans de la série curieux de découvrir ces histoires adaptées de l'iconique feuilleton des années 60. Le regard rétrospectif apporte cependant un cachet supplémentaire pour peu qu'on s'amuse d'un rien de rétro !


dimanche 15 octobre 2017

Les sorcières du Clan du Nord, vol.1 "Le sortilège de Minuit" - Irena Brignull

The Hawkweed Prophecy, Weinstein Books, 2016 - Editions Gallimard Jeunesse (trad. d'E.Casse-Castric), 2017.



  Deux mondes que tout oppose, une grande amitié, une histoire ensorcelante. Poppy, adolescente rebelle, se fait renvoyer de tous les lycées qu'elle fréquente. L'innocente Clarée a du mal à se faire accepter par sa communauté secrète de sorcières. Leurs chemins n'auraient jamais dû se croiser. Pourtant, elles deviennent inséparables. Et la rencontre avec le mystérieux Leo achèvera de bouleverser leurs destinées. Mais y a-t-il une frontière entre magie et réalité ?



***

  Voilà un ouvrage sur lequel je suis tombé alors que le thème sorcellerie  du challenge halloween 2017 venait tout juste très annoncé! Nul besoin de se chercher une autre excuse pour se laisser tenter par cette superbe couverture, même si le résumé laissait craindre une histoire peut-être trop simple et trop convenue...

 Editions cartonnée et souple originale.

  En effet, le prologue nous sert de suite un schéma des plus classiques, dont on imagine la continuité sans surprise alors qu'on avance lentement dans l'histoire : une communauté de sorcières vivant recluses dans les bois, une prophétie annonçant la prochaine fille à naitre destinée à devenir future reine, la jalousie et... un sortilège. Celui-là échange la fillette en question, tout juste née, avec une enfant mortelle sortant également du ventre de sa mère dans une clinique de la ville voisine. Toutes deux grandissent donc dans un milieu qui n'est pas le leur, sans qu'elles le sachent même si tout vient sans cesse leur rappeler à quel point elles dénotent dans ce qui devrait pourtant être leur élément. Clarée la douce, aux médiocres talents d'ensorceleuse, ne ressemble en rien à ses consœurs sorcières et Poppy la rebelle égraine les incidents étranges et enchaine les exclusions scolaires. Alors qu'elles fuient pour trouver le repos dans une clairière, elles se rencontrent et deviennent instantanément amies, chacune trouvant dans l'autre ce qu'elle rêve d'être, chacune voyant dans ce que fuit l'autre la vie à laquelle elle aspire.
   Alors les engrenages du destin se remettent en marche, et les conduisent toutes les deux vers l'accomplissement de la prophétie.

 Editions américaine et allemande.

  Oui, ce roman aurait pu n'être rien d'autre qu'un récit jeunesse fantastique très gentillet, suivant sans jamais déborder les routes déjà bien fréquentées de la fiction. Mais voilà, c'était probablement sans compter les trésors d'imagination et le talent de l'auteure Irena Brignull : si Les Sorcières du clan du nord est son premier roman, la dame n'est pas novice en écriture puisqu'elle est l'une des scénaristes du superbe Shakespeare in love et de bien d'autres films anglais. C'est peut-être pourquoi, au-delà de son tracé que l'on pense très classique, l'histoire va jusqu'à évoquer les meilleures intrigues shakespeariennes mêlant dynastie, destin, complot et mystification. Un univers où la vanité et les passions peuvent motiver les actes les plus vils et les entreprises les plus sournoises, même lorsqu'il s'agit des êtres qu'on aime le plus.

Un camp de magiciennes cachées en pleine forêt...

 Loin d'être une relecture au chaudron du vilain petit canard, ce roman reprend en effet des ressorts bien connus du romanesque mais pour mieux les sublimer. Les sublimer au point que ce livre rejoint les très rares fictions jeunesses à nous faire vivre au même rythme cardiaque que leurs personnages, nous faisant rire, pleurer et espérer avec eux. A ce titre, les protagonistes imaginés par Irena Brignull dépassent de loin le vague profil que l'on croit discerner au départ et l'auteure évite les écueils, structurant sa galerie de portraits de façon à ne jamais tomber dans la caricature. Car bien sûr, elle aborde dans son roman la quête d'identité de l'adolescence de personnages écorchés vifs , mais avec une écriture tellement évocatrice que le propos semblerait quasi-inédit - même, elle parvient à intégrer à son histoire un triangle amoureux qui ne sombre jamais dans la romance mièvre des ouvrages young adult auxquels on s'était habitués.

Photo par Vincent Minor Photography.

  Enfin, la sorcellerie dépeinte par Irena Brignull, cette communauté strictement matriarcale qui vit dans un camp au plus profond des bois, évoque la magie wicca, cette philosophie qui lie l'être humain aux pouvoirs de la nature. Un univers de sobriété et de dépaysement qui vient se heurter à la ville grouillante et au monde moderne, dans une écriture jouant sur les contrastes et les nuances entre ces deux mondes de fort belle manière.


En bref : Un récit de fantasy qui utilise les meilleurs codes du classique pour raconter une grande aventure contemporaine, portée par des personnages particulièrement fouillés. Irena Brignull signe une intrigue dont la narration évoque des mélopées chantées par ces mêmes communautés de femmes dont elle imagine l'histoire. Un véritable coup de cœur dont on attend la suite de pied ferme.


 

Gourmandise littéraire : La tarte à la mélasse d'Harry Potter.



  La saga Harry Potter est parsemée de nombreuses références culinaires. Plus que parsemée, d'ailleurs :  J.K.Rowling a volontairement semé à la poignée les détails gastronomiques, une envie qu'elle avait depuis sa lecture, toute petite, de The little White Horse (que l'on peut lire aujourd'hui réédité sous le titre Le secret de Moonacre), un roman fantastique dans lequel les descriptions des grandes tablées étaient particulièrement nombreuses! Dans Harry Potter, outre les friandises propres à l'univers des sorciers inventées par J.K.Rowling, on trouve également de nombreux plats typiquement anglais ou des recettes adaptées du Moyen-Age britannique.

  La tarte à la mélasse, régulièrement servie à Poudlard, est le dessert favori de Harry. D'ailleurs, le filtre d'amour Amortentia, qui a une odeur propre à chacun, a justement pour lui le parfum de la tarte à la mélasse!


" Lorsque tout le monde se fut bien rempli l'estomac, ce qui restait dans les plats disparut peu à peu et la vaisselle redevint étincelante de propreté. Ce fut alors le moment du dessert : crèmes glacées à tous les parfums possibles, tartes aux pommes, éclairs au chocolat, beignets, babas, fraises, gâteau de riz.
  Harry se servit. Tandis qu'il prenait un morceau de tarte à la mélasse, les autres se mirent à parler de leurs familles..."

Harry Potter à l'école des sorciers (Harry Potter and the philosopher's stone), J.K.Rowling, éditions Gallimard Jeunesse, 1998.

  La tarte à la mélasse, donc, plat typiquement britannique? Oui... et non. Comme toutes les recettes anciennes, les origines sont souvent incertaines. La mélasse ou plus exactement mélasse noire (black treacle) viendrait du latin melaces signifiant miel, ou du grec melas signifiant ... noir! Cette pâte épaisse est extraite du raffinage du sucre de la betterave ou de la canne à sucre et entre dans la fabrication de desserts, dont la fameuse tarte à la mélasse. Si on en trouve en effet trace dans la gastronomie anglaise ancestrale sous forme de tarte - Treacle Tart - qu'on peut également croiser en Amérique, où elle vient des premières recettes des sociétés hamish - on l'appelle alors shloofly pie. Mais celle évoquée maintes fois par J.K.Rowling est sans conteste l'interprétation anglaise qui, surprise, ne contient pas toujours de mélasse! En effet, selon les évolutions de la recette, elle se compose principalement de golden syrup, qui reste quand même le sirop de sucre partiellement inverti de la betterave ou de la canne à sucre dont on tire aussi la fameuse mélasse. Rassurons les esprits embrouillés ou méticuleux, la majorité des recettes contient malgré tout une petite quantité de mélasse noire, comme dans celle proposée ci-dessous.



Ingrédients (pour 4 à 5 personnes):

- Une pâte brisée maison ou du commerce,
- un œuf,
- le zeste d'un citron vert,
- 60 ml de lait,
- 150 g de golden syrup (environ 5 cuillères à soupe),
- une cuillère à soupe de mélasse noire,
- la mie de pain émiettée de quatre tranches de pain de mie ou d'un tiers de baquette,
- Une pincée de sel.

A vos chaudrons!

- Faire chauffer au micro-onde le golden syrup et la mélasse mélangés dans un récipient pour fluidifier leur texture.
- A part, mélanger l’œuf, le zeste de citron, le sel et le lait. Y verser le mélange mélasse/golden syrup.
- Émietter la mie de pain et l'ajouter au mélange, puis remuez jusqu'à obtention d'un mélange homogène. Réserver.
- Foncer un plat à tarte de 20cm de diamètre de pâte, piquer le fond à l'aide d'une fourchette puis y versez le mélange préalablement préparé.
- Mettre dans un four préchauffé à 180/190°C pour 35 minutes.
- Laisser refroidir avant de déguster.


Laissez-vous envouter par la magie de sa saveur légèrement réglissée...


Appearances - Oscar de Jargey

fanfiction.net, 2017 - illustration de couverture choisie par l'auteur d'après une œuvre de l'artiste HapticMimesis.




  Lors d'une escapade au Pré-au-Lard , Minerva McGonagall trouve un Severus Rogue cruellement blessé. Les heures passées à son chevet en compagnie de son amie Poppy pomfresh vont réveiller des souvenirs chez le professeur de métamorphose, et mettre à jour certaines de ses failles.



***



  Pour honorer ce rendez-vous Harry Potter du challenge Halloween 2017 et célébrer les 20 ans du personnage de J.K.Rowling, je vous propose un petit détour par l'une des nombreuses déferlantes provoquées par l'univers Potterien : les fanfictions. On en trouve de toutes les tailles, de toutes les formes, et traitant de tous les sujets. Certaines ayant le mauvais goût d'imaginer des romances entre Severus Rogue et Hermione Granger (pouaaaah), quand on a déjà du mal à imaginer une histoire entre cette dernière et Malefoy (oui, il y en a aussi de cet acabit là). Vous devinerez donc qu'on en trouve aussi de toutes les qualités, la plus réussie d'entre elles étant la série des James Potter (déjà évoquée lors du challenge 2016, et qui porte sur le fils aîné d'Harry, bien avant la pièce de théâtre Harry Potter et l'enfant maudit) de G.Norman Lipert, qui a obtenu le quasi-statut de suite officielle

 La série des James Potter, fanfiction qui a eu quasi-valeur de suite officielle...

  Le site anglais fanfiction.net, qui propose de publier en ligne les fanfictions les plus abouties inspirées de toutes les œuvres possibles et imaginables (la liste des ouvrages souches est impressionnante : on passe du Seigneur des anneaux à Rouge Rubis, de Peter Pan à Vampire Academy, sans oublier encore Jane Austen et Outlander), et l'on peut également soumettre ses récits adaptés de films, séries, mangas ou ... jeux vidéos. Les manuscrit ont beau être revus et corrigés par les administrateurs, on imagine que le pire côtoie le meilleur sur ce site gigantesque. Pour autant, il est possible de tomber sur quelques pépites ou récits très originaux, dont celui-ci, qu'on m'a mis dans les mains en pleine période de challenge Halloween! Difficile, donc, de ne pas l'évoquer aujourd'hui...

Fanfart, par HapticMimetic.

  Prenant place pendant le tome 6 du cycle des Harry Potter, cette nouvelle s'attarde principalement sur trois figures de l'univers créé par J.K.Rowling : Minerva McGonagall, Sevrus Rogue et... Poppy Pomfresh, la discrète mais charismatique infirmière de Poudlard. Le récit se déroule alors que le retour de Voldemort, avéré, plonge tout le monde dans la panique sourde de l'attente d'une catastrophe. Dès lors, l'excellente idée de cette histoire et son intérêt principal est de raconter (ou du moins imaginer) ce qui ce passe en backstage, dans les coulisses de Poudlard. Le souhait de l'auteur était d' écrire "une fiction où l'on voit que le retour de Voldemort impacte des personnages forts. Minerva reste a mes yeux un personnage emblématique mais pas exempt d atermoiements. J'aime aussi a penser que sa rigueur morale et son excellence dans la matière qu'elle enseigne en ont fait une personne importante aux yeux de Severus Rogue."


  On sent en effet une grande admiration pour le personnage de Minerva, même si la nouvelle prend une tournure très surprenante en levant le voile sur certains de ses secrets très... inattendus! Le propos pourrait être sujet à tomber dans bien des écueils et des stéréotypes, mais l'écriture toute en pudeur du récit permet de ne pas sombrer dans la caricature.

  A lire en anglais à cette adresse :  https://www.fanfiction.net/s/12679829/1/Appearances

fanart par Woshibbdou 

En bref : Une nouvelle qui vient rejoindre la longue liste de fanfictions adaptées d'Harry Potter, mais qui a la pertinente idée de se pencher sur des personnages secondaires mais non moins charismatiques, pour raconter l'émoi dans lequel se trouvent plonger les coulisses de Poudlard en temps de crise. Le récit dresse un très beau portrait de femme en la personne de Minerva McGonagall, jusqu'au bout des étonnantes révélations que l'auteur suggère à son sujet.

samedi 14 octobre 2017

Grimoire de Sorcières (Généalogie d'une sorcière 2/2) - B.Lacombe & S.Perez

Edition Seuil Jeunesse, 2008.

" Si ce livre est tombé par erreur entre vos mains, refermez-le immédiatement et fuyez. Si toutefois vous décidez de le lire, réfléchissez bien car ce grimoire est un livre maudit!"

  Cet ouvrage est le fac-similé de l'authentique grimoire découvert par Lisbeth, l'héroïne de l'album La Petite sorcière.
  Page après page, découvrez les recettes, les objets fétiches et les méfaits de treize femmes au destin hors du commun, toutes diabolisées parce qu'elles étaient différentes. Des portraits de sorcières ayant réellement existé côtoient ceux de sorcières imaginaires, sans que nous puissions toujours dire lesquelles sont les vraies, tant la réalité est parfois plus inconcevable que la fiction. 

***

  Dans La petite Sorcière, la petite Lisbeth découvrait chez sa grand-mère un grimoire ancestrale, qui retraçait toute la généalogie de sa famille, une famille exclusivement constituée de... sorcières! Elle apprenait ainsi l'existence de ses propres pouvoirs.
  Avec ce second album du diptyque Généalogie d'une sorcière, Benjamin Lacombe et Sébastien Perez proposent aux lecteurs de La petite sorcière de découvrir le grimoire de la famille de Lisbeth, reproduit à l'identique. 


  Dès lors, l'excellente idée des auteurs est de lier la famille de Lisbeth à l'Histoire de la sorcellerie avec un grand H et à la littérature. En effet, la première ancêtre présentée dans le grimoire n'est autre que Lilith, personnage féminin issu de la tradition rabbinique : première ou seconde femme d'Adam selon les versions, elle devient la première figure de la sorcière en passant un pacte avec Satan. Lui succède ensuite un longue lignée de femmes et déesses héritées des mythologies les plus diverses : Isis en Egypte, puis la Gorgone Méduse en Grèce... Parmi les ancêtres de Lisbeth, on retrouve également une certaine Jehanne - dans laquelle on reconnait bien évidemment Jeanne d'Arc - ou encore une dénommée Mona Lisa...

 Lilith et Jehanne...

  J'évoquais plus haut la littérature, car nous continuons cette traversée dans le temps avec, en pleine Renaissance, la princesse Malvina, tellement jalouse de la beauté de sa belle-fille qu'elle tenta de l'empoisonner avec une pomme (vraiment, cela ne nous évoque rien, n'est-ce pas?)! Sans oublier, pendant l'ère moyenâgeuse, une certaine Gretchen qui vivait dans une maison de pain d'épice... A ces figures de femmes réinventées, B.Lacombe et S.Perez n'oublient pas d'ajouter Olga, la grand-mère de Lisbeth, puis Lisbeth elle-même, ce qui nous permet d'en apprendre un peu plus sur sa vie une fois le premier album refermé. 


  En plus de sa couverture toilée aux illustrations dorées imitant à merveille un grimoire, l'intérieur évoque un superbe scrapbook : pages vieillies, images de fleurs séchées sous presse, enluminures et portraits. Pas n'importe lesquels : s'inspirant quelques fois de personnages réels, Benjamin Lacombe réinterprète aussi une iconographie déjà existante, ce qui permet de multiplier les clins d’œil. Il se réapproprie la Joconde de De Vinci ainsi que des gravures bibliques anciennes, ou encore des papyrus égyptiens, tous revus par la "patte Lacombe" : moues innocentes, petit bout de nez, et grands yeux profonds. Et n'oublions pas ses traditionnels daguerréotypes, toujours aussi superbes.


  Le contenu, riche visuellement et culturellement, vient compléter à merveille La petite Sorcière, en le surpassant, même. Il apporte une densité supplémentaire à l'histore de Lisbeth, en s'attachant en même temps à dénoncer la persécution de ces femmes que l'Histoire avait pointées du doigt parce qu'elles dérangeaient..



En bref: Ce second album dépasse l'intérêt du simple fac-similé et existe par lui même en brassant une culture - plusieurs, même - d'une grande richesse  : celle(s) des grandes figures mythiques ou littéraires des femmes diabolisées par l'Histoire, en réussissant à la relier à l'histoire de la petite Lisbeth. La mise en images, magnifique, table sur la superposition de plusieurs matières évoquant le scrapbooking, et en fait un très beau livre-objet.