dimanche 14 janvier 2018

Je suis lasse des ombres (Flavia de Luce #4) - Alan Bradley

I am half-sick of shadows, Random House Doubleday, 2011 - Editions 10/18 (trad. de H.Hiessler), 2015 .

  Tout n’est pas pour le mieux à Buckshaw, la demeure des de Luce… Avec des finances dans un état précaire, le père de Flavia se voit contraint de louer le manoir familial à une société de films. Naturellement, réalisateur, équipe de tournage et stars de cinéma ne font rien pour se faire aimer de la maisonnée- et encore moins des domestiques; jusqu’à ce qu’un lourd rideau de neige coupe Lacey Bishop de tout contact avec le monde extérieur. Les acteurs sont alors priés de monter un spectacle dans la grande salle paroissiale. Mais de vieilles jalousies refont surface et l’actrice principale est assassinée. Flavia de Luce, qui a été mise à contribution en coulisses, se retrouve prise jusqu’au cou dans cette sordide affaire!

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" Bien qu'il soit délicieux de penser au poison à n'importe quelle saison, Noël a quelque chose de spécial..."

  Lorsque les éditions du Masque ont officialisé l'arrêt de la série des Étranges talents de Flavia de Luce en France au bout de trois tomes, de nombreux lecteurs ont crié au scandale. Heureusement, c'était pour mieux apprendre quelques temps plus tard que 10/18, qui publiait en poche les romans d'Alan Bradley, poursuivrait la traduction de cette série maintes fois primée et encensée dans les pays anglophones et à l'étranger. Bon, qu'on ne se réjouisse pas trop : après cet opus, même 10/18 ne poursuivit pas l'aventure Flavia, dont les volumes suivants sont désormais disponibles en VO uniquement. J'avais donc mis de côté ce quatrième et ultime tome français pour une lecture de Noël à venir et l'ai exhumé de ma PAL cet hiver...

 Trailer pour la sortie du livre en VO.

  On retrouve Flavia aux veilles de Noël, dans un Buckshaw encore plus triste et froid que d'habitude. Alors que le manoir s'effrite chaque année un peu plus de vétusté et que la famille croule sous les factures, le père de la jeune et impétueuse fillette décide de regonfler ses finances en louant la demeure ancestrale des De Luce à la société de production Illium Films pour en faire le décor d'un film à gros budget. A quelques jours des fêtes, voilà donc que scénaristes, mécaniciens, cameramen, et acteurs fendent les murs de neige qui se dressent sur les routes de Bishop Lacey pour installer leurs quartiers au manoir de Buckshaw. Au milieu de ce qui représente déjà un événement en soi dans un petit village reculé de l'Angleterre, un autre événement : la participation au film de la grande star Phyllis Wyvern, adulée des sœurs de Flavia et de leur âme romanesque. Flavia, jusque là occupée à la conception d'une substance chimique qui piègera le Père-Noël la nuit du 24 Décembre (il est en effet grand temps de capturer cet individu qui parvient chaque année à passer inaperçu en dépit de la charge et de la difficulté de son entreprise!), créé un lien étrange avec Phyllis Wyvern, tantôt mystérieuse et agréable, tantôt froide et antipathique. Sa présence attise bien évidemment la curiosité de tout le village, aussi le révérend en profite-t-il pour proposer à Phyllis de bien vouloir participer à un spectacle de charité local... Ni une, ni deux, on organise la représentation dans le grand hall de Buckshaw, où tous les villageois se retrouvent piégés à la suite d'une tempête de neige d'une rare violence. C'est dans ce huis-clos glacial que l'on retrouve le corps de Miss Wyvern, assassinée dans une macabre mise en scène. Et puisque personne n'est entré et que personne n'est sorti, le meurtrier se trouve obligatoirement parmi les habitants de Bishop Lacey réunis à Buckshaw... et Flavia est bien décidée à lui mettre la main dessus. Avant de mettre la main sur le Père Noël.

 Couvertures d'éditions étrangères.

"J'avais déjà remarqué que le surpeuplement, même dans les espaces les plus spacieux, vous donnent l'impression d'être différent. Peut-être que quand on respire l'haleine des autres, quand les atomes tourbillonnants dans leurs corps se mêlent aux nôtres, nous absorbons quelque chose de leur personnalité, à l'instar des flocons de neige. Peut-être que nous devenons un peu plus et pourtant un peu moins nous-mêmes."

  Alan Bradley nous offre encore une fois une intrigue pleine d'intelligence et de mordant, dont la complexité s'adresse aussi bien à un lectorat adulte passionné de cosy mysteries vintage qu'à un public plus jeune. En situant son histoire en plein hiver, l'auteur renouvelle son atmosphère habituelle : plus de grandes ballades à vélo dans la campagne telles que Flavia les aime, plus d'investigation dans les quatre coins du village. Cette fois, tout le monde se trouve bloqué dans le manoir de Buckshaw, piégé au beau milieu d'un blizzard. A l'instar de tous les personnages présents, le lecteur lui-même se retrouve groggy et se laisse porter par le rythme, beaucoup plus lent que celui des autres tomes mais autrement agréable. Moins centré sur les aspects policiers de son histoire, l'auteur s'attarde ici sur la psychologie de son héroïne et sur les réminiscences que l'hiver provoque dans les couloirs glacials du manoir : bien que l'humour reste omniprésent, jamais le fantôme d'Harriet, la défunte mère de Flavia, n'aura été aussi présent. Flavia, d'ailleurs, étrange et fascinante fillette indubitablement précoce, mais qui oscille sans cesse entre la logique scientifique de l'adulte et les croyances fantaisistes de l'enfance.

" C'est ainsi que les fantômes se rappellent à nous : ils surgissent aux moments les plus inattendus, dans les lieux les plus incongrus."

Buckshaw sous la neige?

  Le titre "Je suis lasse des ombres" (traduction littérale du titre VO) m'a renvoyé à toute une réflexion, certainement délibérément provoquée par l'auteur, même si la référence parlera davantage aux lecteurs anglophiles. En effet, il s'agit d'un extrait du poème La dame de Shalott, mythe arthurien médiéval anglais ; il raconte l'histoire d'une jeune fille prisonnière d'une pièce d'où elle ne peut observer le monde extérieur qu'à travers le reflet que lui renvoie un large miroir. Une légende qui évoque directement au mythe de la caverne de Platon, dans lequel des individus prisonniers d'une grotte sont persuadés que les ombres projetées sur les murs depuis le monde extérieur sont des expressions du réels et non de simples illusions. Ces deux histoires assez proches dans leur symbolique sont devenues des métaphores des arts offrant une imitation de la réalité, à l'image des arts scéniques tels que les pantomimes, le théâtre ou... par extension le cinéma, ces deux derniers ayant une importance toute particulière dans le roman d'Alan Bradley! Des clins d’œil très littéraires et toujours pertinents, comme cet auteur nous y a habitué dans ses œuvres.

"Si on considère que le théâtre a quelque chose du mesmérisme de masse, Shakespeare est certainement le plus grand hypnotiseur qui ait jamais existé."

Flavia et sa bouille toujours pleine d'assurance?

  Ce quatrième opus de Flavia de Luce évoque aussi par de nombreux points le roman Le miroir se brisa d'Agatha Christie, qui pourrait être une des inspirations possibles : on y retrouve en trame de fond le tournage d'un film dans un manoir de village anglais, avec la présence d'une grande actrice qui suscite la curiosité des habitants et... une histoire criminelle qui met en relief des liens insoupçonnés entre la comédienne et certains des humbles villageois. Pour couronner le tout, le titre "Le miroir se brisa" était également extrait d'un vers de... La dame de Shalott! Que la littérature est amusante!


"Est-ce que c'est mal de prendre plaisir à côtoyer les morts?"

En bref : Un quatrième tome de Flavia de Luce absolument délicieux qui se déroule dans l'atmosphère gelée de l'hiver anglais, sujet à faire de cet opus un titre plus intimiste que les précédents. Un roman pimenté par l'introduction du milieu extravagant du cinéma dans la demeure des De Luce et cette ambiance unique de superproduction vintage, le tout parsemé de références culturelles et littéraires toujours intelligentes. On adore Flavia et on continuera de la lire, même en anglais!



 Et pour aller plus loin...

mercredi 10 janvier 2018

Interview au débo-thé d'Arnaud Bachelin : rencontre entre un lapin et un renard...



  Il y a quelques jours, je vous parlais du passionnant L'heure de véri-thé, publié chez Baker Street : ouvrage qui nous présente à la fois l'Histoire et les multiples facettes du thé, par Arnaud Bachelin, spécialiste de cette boisson qui tient son propre salon à Paris.
  Alors en séjour à la capitale, une rencontre avec l'éditrice de Baker Street, Cynthia Liebow, a été l'occasion d'improviser une interview avec Arnaud Bachelin, que nous sommes allés retrouver dans son antre en fin de journée. Nous voilà donc gagnant le 5 rue de Condé, dans le sixième arrondissement de Paris : alors que les terrasses des restaurants se remplissent, la boutique d'Arnaud Bachelin, Thé-ritoires, arrive à la fin de son service journalier et s'apprête à s'ouvrir à un tea-time privé pour notre interview.


  Arnaud nous accueille dans son salon, qui semble soudain à des milliers de lieues de l'agitation parisienne : pavés et tommettes à l'ancienne, comptoir gardant précieusement l'accès à une gigantesque étagère garnie de jarres et autres boites, mobilier dépareillé patiné, fauteuils et banquettes en cuir ou en tartan, sans oublier, au beau milieu des théières anciennes et autres samovars vintage, un arbre féérique qui semble s'échapper du sol et vouloir traverser le plafond. Saison des fêtes oblige, il doit partager l'espace avec un imposant sapin qui est pour l'occasion orné de tasses en porcelaine. Le temps s'est arrêté -à moins que nous l'ayons remonté?- et il se pourrait que nous soyons tombés comme par magie dans le salon du 221b Baker Street ou même dans la caverne de Monsieur Tumnus, le faune so british des Chroniques de Narnia.

 crédit photo : Thé-ritoires

  Arnaud nous invite à prendre place aux côtés de quelques renards de bois ou de laine arborant fièrement nœud papillon, symbole et alter-ego animalier de notre hôte qui nous sert presque aussitôt thé fumant et scones (faits maison, s'il vous plait!) à la clotted cream et gelée de bergamote. Il se joint à nous, prêt à répondre à mes quelques questions... Attention, c'est parti!

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Pedro Pan Rabbit : La petite bio en quatrième de couverture du livre vous présente comme un "archéologue et spécialiste du thé", mais quel est votre parcours exactement, votre histoire et le chemin effectué jusqu'à aujourd'hui?

Arnaud Bachelin : A la base, je suis universitaire ; j'ai rédigé une thèse en archéologie pré-historique avec une spécialisation en paléobotanique. Mon métier consiste à parler de la place de la plante dans la civilisation et plus précisément au cours du Néolithique. Une fois chargé de cours, je me suis très vite ennuyé : j'ai toujours été habitué à avoir des journées bien remplies : J'ai grandi dans le Morvan, une région qui parait rude mais qui est en réalité très méconnue, aux côté d'un grand-père féru de botanique et de jardinage ; lorsque j'avais 15 ans, j'avais déjà rejoins plusieurs sociétés savantes locales et je passais des heures à étudier les archives. 
  J'ai donc envisagé une nouvelle voie autours de la plante, d'abord en cherchant à me spécialiser dans les herbiers du XVIIIème siècle ou alors en devenant le nouveau spécialiste du territoire local, mais c'était justement la carrière dans laquelle mon grand-père s'était illustré et on peut difficilement construire sa vie autour de cette profession aujourd'hui, c'était une autre époque.
  J'ai donc décidé de travailler dans le thé, que j'aime et bois depuis l'enfance. A l'époque, j'étais en Angleterre et une amie m'a invité à postuler en ligne dans ce secteur pour ce qu'elle appelait " le job de mes rêves", alors que je n'avais aucune formation. "C'est le monde anglophone, tout est possible" a-t-elle prétexté, et elle avait raison : pris deux jours à l'essai, je suis devenu acheteur au bout d'un mois... puis me suis là aussi très vite ennuyé. Encore sur motivation de mon entourage, j'ai postulé auprès d'une autre maison de thé que j'adule et y suis entré quelques temps plus tard en tant que responsable de comptoir. Le désir d'évoluer m'a par la suite amené à prendre un poste qui s'était libéré aux achats, où je n'ai eu qu'une seule semaine pour me former sur la simple observation. Puis j'ai eu la chance de me voir céder une collection complète, créée pour moi, pour que je ne m'ennuie pas.

crédit photo : Thé-ritoires

PPR : L'idée était de vous offrir une opportunité de vous retrouver davantage dans votre métier?

AB: Oui, et créer également, mais je ne voulais pas tant faire des mélanges que découvrir des nouveaux produits surprenants et originaux. C'était les prémices de Thé-ritoires : j'avais la liberté de choisir mes propres produits et leur quantité. C'est dans ce contexte que j'ai commencé à m'intéresser à l'Histoire du thé, de la plante : en tant qu'universitaire, je peux passer tout mon temps dans les livres pour lire et étudier absolument tout. Cela m'a donné l'idée d'évoluer encore et de transmettre ces savoirs en organisant mes premiers ateliers : réunir quelques personnes une fois par semaine autour d'un thé et enseigner son Histoire. J'ai très vite eu une liste d'attente.

PPR: Mais vous êtes bien revenu en France ensuite?

AB: J'ai travaillé quatre ans en Angleterre, puis on a voulu que je forme d'autres personnes pour animer les ateliers. Il se trouve que les clients venaient surtout me voir plutôt que l'enseigne pour laquelle je travaillais. J'étais arrivé à un tournant dans cette maison : lorsqu'une opportunité s'est présentée, j'ai choisi de revenir travailler en France, dans une autre grande maison à Paris. Le changement a été radical : même à Londres qui est une grande ville, je vivais à Richmond Park, un petit coin de campagne où j'avais mes habitudes, alors que je n'ai jamais vraiment été amoureux de Paris. La transition a été très difficile. Sept ou huit mois plus tard, je suis parti pour l’Italie sur un coup de tête, sans savoir pour combien de temps et pour y faire quoi... le hasard m'a fait rencontrer dans le salon de thé de Rome, une femme qui se disait parisienne et qui, après avoir eu connaissance de mon parcours, m'a proposé de la rappeler une fois de retour à Paris. Quelques temps plus tard, par son intermédiaire, j'obtenais une place dans le salon de thé du groupe pour lequel elle travaillait, et qui avait selon elle besoin d'être dynamisé. Je m'y suis de suite investi, j'ai fait des propositions, changé la carte des thés et très vite, j'y ai organisé des ateliers. Mais tout comme à Londres, les personnes venaient pour mon travail plutôt que pour le salon qui m'employait, ce qui a de nouveau posé quelques problèmes. La seule et unique solution qui se présentait était d'ouvrir ma propre maison : ainsi est né Thé-ritoires.

 Avec le Lapin d'Alice accroché au mur, je ne pouvais que prendre une photo!

PPR: Et ensuite, comment êtes-vous arrivé à l'écriture d'un livre?

AB : L'idée s'est présentée d'elle-même : j'écris et j'aime écrire depuis mes dix ans. J'ai de nombreux carnets que j'ai entièrement noircis, souvent avec des choses inutiles ou qui ne serviront peut-être jamais à rien, mais aussi parce que mon grand-père m'imposait alors d'écrire absolument 25 lignes par jour.

PPR: Sur n'importe quel sujet? 

AB: Oui, du moment que j'écrivais mes 25 lignes. Cela n'a jamais été personnel ou de l'ordre du journal intime, mais plutôt des observations, des historiettes. Ou même des débuts : j'ai toujours été plus doué pour les débuts et les fins que pour les milieux. Pour en revenir au livre, je me suis très vite rendu compte que ceux déjà existant sur le thé ne répondaient pas aux questions que je me posais. Je me suis dit qu'il me faudrait donc écrire celui qui le ferait. Cela m'a amené à effectuer de nombreuses recherches, creuser encore plus loin que je ne l'avais déjà fait. Je ne voulais pas d'un énième guide pratique sur le sujet, et j'ai eu la chance que les éditions Baker Street et moi soyons d'accord sur la démarche littéraire de ce livre.

Cynthia Liebow: En fait, le projet du livre s'est concrétisé parce qu'un ami commun, très anglophile et très sensible aux atmosphères, m'a parlé d'Arnaud -qu'il m'a présenté en tant qu'archéologue du thé- et de son salon, de son parcours. Je me suis immédiatement demandée s'il ne voudrait pas écrire un livre sur son sujet de prédilection... le temps a un peu passé et j'ai pris contact avec lui, nous nous sommes rencontrés : le projet du livre était lancé.

AB: A la suite de cela, l'écriture a été facile parce que j'ai été, comme je l'ai dit précédemment, élevé dans cette dynamique là et aussi parce que j'ai eu la chance d'aller à l'université et d'apprendre à synthétiser ; s'il fallait rassembler toutes les archives étudiées ou utilisées pour ce livre, il y aurait l'équivalent d'une armoire!

PPR: Oui, c'est pour cela qu'il n'y a pas de bibliographie en fin d'ouvrage?

AB: En effet, j'ai constitué une bibliographie que j'ai conservée, mais elle fait 42 pages en format A4, soit peut-être la moitié du livre si on l'y avait ajoutée. Une fois, une habituée du salon m'a demandé où elle pouvait retrouver telle ou telle référence, ce que je renseigne toujours avec plaisir. On trouve beaucoup de carnets de prêtres parmi mes sources, particulièrement les carnets du Père Huc. Cet homme a voyagé en Chine, Hongrie et Mongolie et a tenu dans ses carnets d'aventure des observations et comparaisons des différents thés qu'on y trouvait. Pour les autres sources, on trouve absolument de tout : vieilles plaquettes, anciennes publicités, sachets de thé et même des cartes postales.


PPR: Cela rejoint l'aspect transversal, très complet du livre : il évoque et touche à de nombreux milieux ou questionnements politiques, économiques, sociaux, et en même temps se lit comme un roman. Certains passages sont très romanesques, n'est-ce pas?

AB: Oui, on passe de grands économistes à des personnes plus légères, on aborde les révoltes des  suffragettes puis l'expansion de la porcelaine. Et oui, quand je me penche sur certains chapitres, je me dis que l'on peut en faire des romans indépendants tant toutes ces histoires sont dignes de grands dessins-animés d'aventure.

PPR: Et au-delà du contenu qui s'avère donc si romanesque, avez vous conscience que votre livre est loin du simple documentaire lambda et qu'il se démarque par un vrai style, une vraie plume?

AB: J'essaye toujours de ne pas écrire comme j'ai tendance à écrire spontanément, à réfréner mon écriture, celle que j'utilise dans les lettres que j'ai toujours l'habitude d'écrire à la main et d'envoyer par la poste. J'ai accepté de m'ouvrir à cette part de moi dans la rédaction du livre sur encouragement de Cynthia afin d'en faire comme le prolongement d'un de mes ateliers ou d'une discussion. Ceci dit, je ne me considère pas vraiment comme écrivain, aussi parce que je suis souvent très insatisfait de mon travail du moment qu'il ne correspond pas exactement à ce que j'imaginais : j'ai une exigence personnelle très rigoureuse.

PPR : Et ce livre, en êtes-vous satisfait?

AB: Je suis en tout cas très touché des retours. Ce n'est pas seulement le fait d'avoir écrit un livre et de le voir dans les librairies, mais surtout de rencontrer des personnes qui l'ont lu et apprécié. 


***

  Je remercie vivement Cynthia Liebow, éditrice à Baker Street, pour l'organisation de cette rencontre, et Arnaud Bachelin pour son accueil très chaleureux et le temps qu'il a bien voulu nous accorder. J'ai découvert un homme passionné par son sujet et par le désir de transmission, amoureux du territoire et de la plante originelle autant que des mots et des belles lettres.

  Il est certain que je repasserai très prochainement au 5 rue de Condé. Je vous encourage vivement à y faire un arrêt, vous y offrir une parenthèse coupée du monde et de la réalité parisienne le temps d'un thé et de quelques scones dans l'univers réconfortant de Thé-ritoires.


... A ce titre, n'oubliez pas, ce jeudi 11 janvier à 18h30, la séance de dédicaces et de dégustation organisée pour la galette des rois au salon d'Arnaud! 



  

dimanche 7 janvier 2018

Gourmandise littéraire de la divine Emilie: Macaron (de Nancy) à l'ancienne.


  Nous continuons notre périple gastronomique et historique avec une nouvelle gourmandise littéraire spéciale Émilie du Châtelet et siècle des Lumières. Après le Baba de Stanislas, retournons au Château de Cirey, retraite d’Émilie et Voltaire en plein cœur de la Champagne. Dans ce Paradis terrestre où le temps semble s'écouler à un rythme qui leur est propre, ils s'adonnent à la lecture, aux sciences et au théâtre. Mais il faut bien se nourrir! Et en ce domaine, les archives privées des Châtelet, découvertes en 2012, ont permis de révéler de nombreux secrets concernant la vie tant scientifique que domestique de la célèbre Marquise. Les "Mémoires de dépenses de bouche d'avril à août 1743" de la cuisine de Cirey apportent de passionnantes précisions quant à l'évolution de la gastronomie au siècle des Lumières, dont l'apparition de ce qu'on appelle la "nouvelle cuisine". Celle-là apporte davantage d'importance aux légumes verts et au poisson, que l'on doit compléter d'ingrédients et de mets qui amèneront de la douceur, à la façon de ces macarons qui figurent sur la liste des achats.

Mémoires de dépenses de bouche d'Avril à Août 1743 du château de Cirey.

  Par ailleurs, les fameux macarons en question sont évoqués dans le roman policier gastronomique historique (oui, tout ça à la fois) Meurtre au café de l'arbre sec de Michèle Barrière. L'histoire se déroule au château de Lunéville, lorsque la marquise du Châtelet et Voltaire y séjournent : Le maître d'hôtel Gilliers ( dont nous avons parlé dans notre article sur le Baba) sert des macarons peu de temps avant que l'on croise Émilie au détour d'un escalier.

"Il leur mit dans les mains quelques macarons et diablotins et s'éloigna, laissant flotter dans son sillage une douce odeur de caramel. (...) Sur le palier du premier étage, ils croisèrent Emilie du Châtelet, les cheveux en bataille, le visage empourpré."

Meurtre au café de l'arbre sec, Michèle Barrière, J.C.Lattès, 2012.


  Si l'on évoque ici le macaron à Lunéville, c'est que l'un des plus anciens et célèbres macarons français est celui créé en Lorraine : le macaron de Nancy. La recette est adaptée d'une confection antérieure importée d'Italie, et plus précisément de l'époque  des Medicis. Dans l'hexagone, le macaron reste un biscuit dérivé de la meringue, bien que la recette diverge d'une région à l'autre. Gilliers en transmets une trace écrite dans son célèbre ouvrage de confiserie Le cannaméliste français en 1751 : 


  A l'époque, les macarons sont donc des friandises artisanales assez simples, dans tous les sens du terme. En effet, ils ne seront "doublés", c'est à dire collés entre eux à l'aide d'une ganache, qu'à partir des années 1830, devenant ainsi les macarons parisiens tels qu'on les sert chez Dalloyau et Ladurée. Pour autant, le macaron à l'ancienne continue de perdurer et d'exister : A Nancy, on trouve les plus renommé chez Les sœurs Macarons, boutique qui a ouvert en 1850.


  La version présentée ci-dessous est une recette de macarons artisanaux de Nancy, adaptée de celle proposée par le site du célèbre restaurant lorrain La table du bon roi Stanislas:

Ingrédients (pour une vingtaine de macarons):

-3 Blancs d’œufs
-100g de sucre
-100g de sucre glace
-100g de poudre d'amandes
-Quelques gouttes d'amande amère

A vos toques!

- Réalisez d'abord une meringue italienne : fouettez les blancs en neige tout en  ajoutant petit à petit le sucre. 
-A part, mélangez la poudre d'amandes avec le sucre glace et incorporez à la spatule cette poudre dans la meringue, puis l'extrait d'amande amère. Remuez.
-Disposez en petits tas espacés sur une plaque à pâtisserie recouverte d'un papier sulfurisé, à l'aide d'une cuillère à café ou d'une poche à douille.
-Enfournez dans un four préchauffé à 190°C, puis baissez la température à 170 °C et laissez cuire environ 15 minutes. Laissez refroidir à température ambiante avant de les conserver dans une boite hermétique. Les macarons doivent avoir formé une fine croûte solide, mais rester fondant à cœur.


A déguster au boudoir entre deux expériences scientifiques...



Evénement livresque et culinaire avec Arnaud Bachelin : galette des rois, thé, et dédicaces...


  Alors que je viens tout juste de vous parler du très bel ouvrage L'heure de de véri-thé et avant de vous raconter ma récente rencontre avec Arnaud Bachelin dans une interview prochainement en ligne, je vous propose de finir les fêtes en beauté en allant tirer les rois comme il se doit!

 En effet, les éditions Baker Street et Arnaud Bachelin vous invitent dans son chaleureux salon de thé Thé-ritoire, 5 rue de Condé, Paris 6ème, pour une séance de rencontre et de signature autour d'une délicieuse galette des rois. Laissez vous porter par l'univers à la fois délicieusement classique et inventif de ce spécialiste amoureux du thé et de toute sa philosophie, partez à la rencontre de nouvelles saveurs et de découvertes riches en surprises.

  Rendez-vous le 11 janvier prochain à 18h30 à Thé-ritoires et... keep calm, read books, and drink tea!

 
 
 
 
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L'heure de véri-thé - Arnaud Bachelin

Éditions Baker Street, 2017.

  L’Heure de véri-thé nous transporte à travers les siècles pour découvrir le symbolisme du thé et son histoire. Entre archéologie, légendes et cuisine, ce livre est un fascinant récit des origines de la plante, des débuts de sa consommation et du développement de son commerce au fil du temps.
Des premiers thés bouillis asiatiques au thé glacé inventé en Amérique, en passant par les thés aux fleurs et autres ingrédients naturels, Arnaud Bachelin nous livre des recettes étonnantes et des pairings inattendus tels que le thé-caviar, le thé-armagnac ou le thé-fromage.
L’Heure de véri-thé se penche aussi sur les liens entre la fameuse plante et quelques grands moments qui ont marqué l’histoire – la Boston Tea Party, le rôle qu’a joué le thé dans la lutte contre l’alcoolisme ou dans le combat des suffragettes –, et comment le thé a participé au développement d’autres industries : celle du sucre, comme celle de la porcelaine.

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  Voilà un ouvrage que les éditions Baker Street ont eu l'excellente idée de proposer pour la saison des fêtes hivernales : quoi de plus réconfortant, lorsqu'il neige, pleut, ou vente au-dehors, que de se réchauffer le corps, le cœur, et l'esprit avec une tasse de thé? Mais réalise-t-on seulement tout ce que représente ce breuvage, presque aussi ancien que le Monde lui-même?

  Arnaud Bachelin dans son salon de thé thé-ritoires (source : mylittleparis)

  Fort d'un parcours universitaire d'une grande richesse et d'une carrière dans des maisons de thé de renom en France et à l'étranger, Arnaud Bachelin signe ici bien plus qu'un simple documentaire sur le thé : il nous le raconte. En effet, ce très bel ouvrage à la mise en page soignée et illustré en grande partie d'archives issues des collections privées de l'auteur, nous fait traverser les siècles et les continents au rythme d'une ballade poétique en même temps pleine de rebondissements. De la genèse et des légendes asiatiques de l'origine de la plante jusqu'à son commerce grandissant et sa consommation dans le monde entier, le lecteur s'envole pour un voyage qui réserve de nombreuses surprises.

(source : collection de l'auteur)

  Car en effet, la culture -ou les cultures, même, et dans tous les sens du terme- du thé s'avère un sujet particulièrement transversal : on parle tantôt d'économie, tantôt de médecine, tantôt encore de société. On apprend comment la feuille originelle est travaillée puis conservée, on découvre qu'elle a fait l'objet de missions de botanique par un bourguignon au Brésil, et aussi que le thé était devenu le symbole de mouvements féministes. Oh, et n'oublions pas toute la contrebande qui s'est développée autour du thé : le chapitre qui lui est consacré a tout du grand roman d'aventure.

 Le commerce du thé en Angleterre au XIXème ou encore la révolte du Boston Tea Party,
 autant d'événements racontés par Arnaud Bachelin.

  Ainsi, l'Histoire du thé se révèle furieusement romanesque, et peut-être encore plus lorsque l'on voit poindre dans l'écriture d'Arnaud Bachelin tournures de phrase poétiques et lyrisme enlevé. L'amour des mots et des livres (que l'on devine dès l'émouvante et intimiste introduction dans laquelle l'auteur parle de Puck, le facétieux farfadet de Songe d'une nuit d'été de Shakespeare) est également présent dans le chapitre qui évoque les traces laissées par le thé dans la littérature ( de Tolstoï à Lewis Carol, ou encore de Zola à Agatha Christie) et, plus encore, dans la plume aérienne avec laquelle il propose quelques recettes entre audace et tradition à nos yeux et papilles alléchés.


En bref : Entre exotisme et réconfort, aventure et Histoire, c'est une plongée mi-académique, mi-romanesque, à laquelle nous invite Arnaud Bachelin. Son livre et son écriture sont emprunts d'une vraie philosophie et d'une sincérité palpable dans le rapport de l'auteur à la plante, à l'art de l’accommoder et de la faire découvrir. Le titre L'heure de véri-thé, s'avère bien plus qu'un simple jeu de mot.

Un grand merci aux éditions Baker Street pour cette découverte.

lundi 1 janvier 2018

Gourmandise littéraire de la divine Emilie: Baba comme à la cour du Bon Roy Stanislas.


  Dans mon article d'introduction aux fêtes de fin d'année, j'avais promis quelques gourmandises littéraires de saison en accord avec le thème de ce Noël consacré à Émilie du Châtelet. Voici donc une première recette digne de la marquise philosophe et scientifique : le Baba, servi à la cour du Roi Stanislas. Le Baba, un gâteau de fêtes? Le Baba, gourmandise littéraire? Oui, oui, on vous explique tout de ce mets à l'histoire fascinante et de son lien évident (puisqu'on vous le dit) avec la divine Émilie.

  En 1746, Emilie du Châtelet et son amant Voltaire sont invités à la cour de Lunéville par le Roi Stanislas, beau-père de Louis XV qui a fait cadeau du duché de Lorraine à cet ancien souverain déchu de Pologne. Bon gré, mal gré, Stanislas s'est fait à sa condition et a transformé le château de Lunéville en petit Versailles somptueux où il lui plait de convier les plus grands esprits de son temps. Aussi la marquise des Lumières et son amoureux de philosophe y sont-ils accueillis avec tous les honneurs dus à leur position : le banquet qui les attend à leur arrivée est somptueux, et ils reviendront à plusieurs reprises à la cour de Stanislas, séjournant même au château ou suivant le roi dans ses différentes villégiatures à travers la Lorraine.

Émilie et Voltaire à Lunéville dans Divine Émilie.

  Or, il se trouve que le gâteau qu'on appelle aujourd'hui Baba au rhum doit justement son invention à Stanislas, à l'époque précise où Émilie arrive à sa cour. L'auteur Gilbert Mercier en parle dans son roman biographique Madame Voltaire consacré à Emilie du Châtelet, où le gâteau est par exemple évoqué lors du banquet donné en l'honneur du couple après un jeu de joutes verbales et poétiques comme on savait en faire au siècle des Lumières...

" Les poète se levèrent pour rendre hommage au maître.
- Trêve de pédanterie! dit Stanislas content de sa trouvaille. Et si nous laissions la place à Joseph!
Stanislas voulait parler de son chef d'office, Joseph Gilliers, qui n'avait pas son pareil pour dénicher les plus fameux rôtisseurs, maîtres coq, sauciers et autres pâtissiers, confiseurs et confituriers, capables de réaliser de pures merveilles. Sa dernière trouvaille venait d'Alsace en la personne du pâtissier Stohrer, inventeur d'un gâteau fabriqué avec une pâte de kouglof saturée, telle une éponge, d'un sirop parfumé au rhum et à l'eau de Tanaisie. La première fois qu'il porta ce gâteau rafraîchissant à sa bouche, Stanislas crut retrouver des saveurs oubliées de son enfance polonaise. "Baba, dit-il les yeux fermés. Nous l'appellerons Baba!" "

Madame Voltaire, Gilbert Mercier, éditions Livre de Poche, 2004.

  Tout est quasiment dit dans ce passage, enfin presque, car il y a plusieurs légendes différentes à l'origine du Baba. Le point commun, incontestable, est l'implication du pâtissier Stohrer dans sa création. La rumeur la plus répandue raconte effectivement qu'il aurait arrosé un kouglof de vin de Tokay ( Tokaji, vin liquoreux originaire de Hongrie surnommé le vin des Rois) ou de vin de Malaga pour le rendre plus agréable à sa majesté, mais on dit aussi que la pâtisserie de base serait en fait un babka (brioche polonaise) arrosée de liqueur de Tanaisie.

Table très originalement agencée pour un grand dîner à Lunéville.

  Quelque soit la véritable origine au Baba (peut-être les deux à la fois, après tout!), la recette de Stohrer se spécialise très vite : elle se parfume au safran, s'accompagne de crème pâtissière, et s'arrose d'un sirop à base d'agrumes et de rhum (bien moins cher que les vins et alcools évoqués plus haut). Le nom du Baba, maintenant, qui fait aussi polémique : son nom premier à l'époque de sa création est en réalité "Ali Baba". On raconte tout d'abord que cela vient de la fascination du roi pour les Milles et une nuits, puis qu'il s'agit en réalité du mot polonais "baba" qui signifie "la femme" ou "la vieille femme", parce que la forme du gâteau lui évoquait la tournure des robes portées dans sa patrie d'origine...

 Le roi Stanislas

  En tous les cas, une chose est certaine : au vu de la renommée de ce gâteau à la cour de Lunéville, Émilie en a forcément mangé plus d'une fois, et peut-être encore plus en période de fêtes puisque le Baba fait partie des recettes de Noël et Pâques...

  Pour la recette qui suit, je vous propose un Baba accompagné d'une crème pâtissière originale au safran. La recette de la base est, comme à l'origine, une pâte levée proche de la brioche, et le sirop aux agrumes est adaptable au Tokay comme au rhum...


Ingrédients :

Pour le Baba:
-250 g de Farine,
-10g de levure de boulanger,
-120 g de sucre,
-1 dl de lait
-3 œufs,
-100 g de raisins secs moelleux (idéalement, un mélange de deux variétés),
-beurre pour le moule.

Pour le sirop:
-Zeste et jus d'une orange,
- 35 cl d'eau,
-180 g de sucre,
-25 cl de rhum, vin de Tokay ou de Malaga.

Pour la crème pâtissière au safran:
-35 cl de lait,
-30 g de sucre,
-3 jaunes d'oeuf,
-2 cuillères à soupe de maïzena.
-quelques pistils de safran.
-quelques gouttes de vanille liquide.

A vos toques!

Pour le Baba et le sirop:
- Préparer un levain en diluant la levure dans le lait tiède avec une cuillère à soupe de sucre. Laisser lever 15 minutes dans une pièce chaude.
- Dans une jatte, mélanger la farine et le sucre, y incorporer le levain, puis les œufs. Ajouter les raisins secs et mélanger encore quelques minutes.
- Beurrer un moule à kouglof et y verser le mélange. Couvrir et laisser lever dans une pièce chaude pendant une heure : la pâte doit doubler de volume.
-Enfourner dans un four préchauffé à 160° pendant 30 à 35 minutes. 
-Pendant la cuisson du baba, préparer le sirop : faire chauffer dans une casserole le jus et le zeste d'orange, l'eau, le sucre et l'alcool choisi. Laisser bouillonner puis frémir une vingtaine de minutes jusqu'à ce que le sucre ait fondu.
-Lorsque le baba est cuit, le sortir du four puis patienter quelques minutes avant de le démouler dans un récipient creux.
-L'arroser ensuite délicatement du sirop encore chaud jusqu'à absorption complète. Une fois le gâteau bien imbibé, le déplacer dans le plat de service et le laisser refroidir.

Pour la crème pâtissière:
-Dans un bol, réserver une partie du lait et y diluer la maïzena. Mettre de côté.
-Faire chauffer le reste du lait avec les jaunes d’œuf, le sucre, la vanille et le safran à feu moyen. 
-Quand le mélange commence à frémir, y ajouter le mélange à base de maïzena et remuer énergiquement. Retirer du feu dès que la crème s'est épaissie et la verser au centre du Baba.

  Servir le Baba tiède ou froid, décoré de fruits (physalis, framboises...) et le déguster entre deux tirades ou mots d'esprit propres aux Lumières! 

 

vendredi 29 décembre 2017

Un Noël divinement Emilien - Voeux d'entre-deux fêtes comme au château des Du Châtelet...


  Comme je l'avais annoncé dans mon article de présentation et conformément à l'année Emilie(s) consacrée à la Grande Marquise du Châtelet -première femme de sciences française et physicienne des Lumières, traductrice de Newton et muse de Voltaire avec qui elle vécut en couple plus de quinze ans- le terrier s'est rhabillé en son honneur pour les fêtes! Par ici toiles de Jouy, moulures baroques et chandeliers : c'est un Noël au XVIIIème siècle que nous allons fêter...


  ... ou que nous avons fêté. Car comme chaque année, je viens vous présenter mes traditionnels vœux d'entre-deux fêtes :

Joyeux Noël
(avec un léger différé)
et
Bonne année
(avec une petite avance)!

  Que le nouveau cycle qui commence vous apporte de palpitantes lectures (la joie et la santé viendront certainement avec)! Et puisque nous sommes là à papoter, je vous offre une petite visite guidée des quartiers de la Marquise : le tout en bleu et jaune, ses couleurs fétiches...


  Tout d'abord un sapin d'inspiration XVIIIème siècle, tel que présenté à Versailles à Noël 1738 par la Reine Marie Leczinska, fille du roi Stanislas et épouse de Louis XV : cette mode importée d'Europe de l'Est et déjà bien répandue en Alsace et Lorraine pour les fêtes de fin d'année avait vu naître les premiers sapins décorés, à l'époque de rubans et de pommes.


   Comme je le disais dans mon article de présentation, il y a de fortes chances qu’Émilie, avant-gardiste comme elle l'était, ait entendu parler de cette coutume nouvellement importée et même qu'elle ait voulu la suivre. Connaissant la divine Marquise et son goût prononcé pour les froufrous et les dorures, elle aurait très certainement ajouté une petite touche personnelle à son propre sapin... voilà donc quelques pommes scintillantes, clochettes dorées, et une couronne éclatante d'or et de diamants en guise d'étoile (car chacun sait que la Marquise était loin, très loin, d'être dévote... -demandez donc à Voltaire- donc on l'imagine sans peine troquer l'étoile de Bethléem pour un colifichet symbolique de son rang).


Compas, sablier, astrolabe, balance... un cabinet de physique digne de la Marquise!

"Jamais une femme ne fut si savante qu’elle, et jamais personne ne mérita moins qu’on dît d’elle : c’est une femme savante. […] Elle ne parlait jamais de science qu’à ceux avec qui elle croyait pouvoir s’instruire, et jamais n’en parla pour se faire remarquer."
(Voltaire)

  Car avant tout, et même avant d'être la maîtresse de Voltaire, la Marquise est une scientifique dans l'âme! Enfant précoce éduquée par son père comme un garçon (ce qui signifie à l'époque avoir droit aux meilleurs précepteurs et un enseignement complet, dont l'escrime), elle fait à l'âge de sept ans des merveilles en mathématiques et en physiques, déplorant en devenant adulte qu' on lui refuse le statut de scientifique parce qu'elle est femme. Elle écrit pourtant quelques œuvres aujourd'hui reconnues dont un mémoire sur la nature du feu et, surtout, traduit du latin (qu'elle parlait couramment, tout comme l'anglais et plusieurs autres langues) les Principes mathématiques de Newton en les corrigeant. Sans la qualité de ses travaux, Einsten n'aurait jamais pu mettre à jour son célèbre E=Mc2! Dans son château de Cirey où elle vit presque maritalement avec Voltaire, elle passe des nuits entières sans dormir à travailler dans le laboratoire que lui a offert son amant, composé de nombreuses pièces achetées au physicien l'abbé Nollet.
  Non contente d'être une scientifique, la divine Émilie est aussi philosophe : elle travaille sur un discours sur les religions et une étude approfondie de la bible, ainsi que sur un très moderne discours sur le bonheur encore disponible aujourd'hui en librairie.


  Mais la femme de sciences était aussi une femme de goût : outre le bleu et le jaune or qu'elle adorait ( couleurs du blason des Breteuil, sa famille de naissance), un autre de ses symboles et qu'elle plaçait absolument partout était l’œillet : les archives de son château de Cirey témoignent de commandes de semences et de gerbes, elle aimait poser pour ses tableaux un œillet à la main, et en avait même fait broder sur les tentures de sa chambre... bleus sur fond jaune, évidemment.
  Les archives font aussi preuve d'achat de graines et nourritures pour perroquets. Avoir des oiseaux exotiques (perroquets, perruches...) était une grande mode de l'époque, en lien avec l'intérêt pour les chinoiseries et turqueries ou l'attrait global des arts pour la culture orientalisante. Évidemment, Émilie du Châtelet ne faisait pas exception à la règle et en possédait un qu'elle emmenait partout.


     Mais la Marquise aime aussi le divertissement. Plus que ça, elle souffre d'une réelle dépendance aux jeux d'argent! Combien n'a-t-elle pas perdu aux tables de biribi, cavagnolle, roulette et autres jeux de cartes et de hasard ... La dame n'en n'était pas moins écolo puisqu'elle recyclait lesdites cartes à jouer en feuilles de notes et de pense-bête : l'ancêtre du post-it!


  "Son esprit est très philosophe et son cœur aime les pompons" disait Voltaire, qui avait surnommé sa muse "Mme Pompons-Newton". Car si elle ambitionnait d'être considérée comme l'égale de l'homme, Émilie prouvait par tous les possibles qu'elle était aussi une femme, une vrai, parant coiffures et robes de pompons, diamants, broches et pierreries dont elle se couvrait et recouvrait littéralement. On devine des lettres envoyées par Madame de Graffigny, célèbre épistolière qui logea quelques temps chez elle, que la divine Émilie devait avoir un côté blingbling : "Elle m'a montré son bijoutier (...), des montres de jaspe, avec des diamants des étuis, des choses immenses! des bagues, des pierres rares, des breloques sans fin et de toute espèce."
  Une anecdote amusante raconte qu'à Paris, prise dans un embouteillage de deux-mille carrosses, elle n'hésita pas à sortir "couverte de diamants" pour appeler à l'aide, remonter la rue sans même se faire détrousser et aller commander une poularde chez le rôtisseur du coin en attendant que la circulation reprenne. Imaginez un peu le cocasse de la scène!


  Parmi ses bijoux les plus célèbres dont les textes, archives, et inventaires ont laissé trace, on a entre autre connaissance d'un "collier de diamants estimé à trois mille livres" mais surtout d'une broche, "un nœud de diamants à quatre bouts", qu'elle porte sur certains tableaux et, par dessus tout, d'une bague de cornaline (pierre de la famille des Du Châtelet) offerte par son époux. Le chaton de la bague dissimule un espace où l'on peut glisser une miniature... Émilie avait pris l'habitude d'y placer le portrait de son amant en cours (que personne ne se moque : la photo de qui choisit-on le plus souvent en fond d'écran de smartphone?...Ah, vous voyez qu'elle était furieusement avant-gardiste! ;) ). Aussi, le jour de sa mort, Voltaire s'était empressé d'aller faire chercher la bague pour y ôter son portrait... lequel avait déjà été remplacé par celui du Marquis de Saint-Lambert, dernier soupirant en date de la Marquise. Toujours philosophe, Voltaire aurait déclaré "Ainsi va la vie : un clou chasse l'autre!".


"Nous sommes au temps, j’ose le dire, où il faut qu’un poète soit philosophe, et où une femme peut l’être hardiment."

" J'ai perdu un amy de vingt-cinq années, un grand homme qui n'avait de défaut que d'être une femme, et que tout Paris regrette et honore"

(Voltaire à propos d’Émilie)


  Parce qu'elle aimait autant les fanfreluches que la mode en général, il était difficile de ne pas penser aux nombreuses tenues que devait compter sa garde-robe (l'inventaire après son décès à Lunéville recensait presque trente robes, et il ne s'agissait que de celles qu'elle avait emportées en voyage!), d'où cette création unique, pièce-maîtresse de cette crèche made in Émilie : un corset cousu d'après un patron de l'époque et des paniers, structure que l'on portait alors sous les robes à la française (les matériaux d'origine n'étant plus disponibles pour leur fabrication, je vous laisse deviner comment ceux-là ont été faits ;) les paris sont ouverts!).


  Voilà pour ce petit tour au pays de Noël d'une marquise féminine, féministe et érudite du Siècle des Lumières. Nous espérons que le voyage vous aura plu, en attendant quelques gourmandises littéraires de Noël chères à Émilie à venir. En attendant, la fine équipe du terrier et votre humble serviteur vous souhaite de nouveau de belles fêtes de fin d'année...


"- Mais c'est Noël?
- Ma chère, à Cirey, ce sera tous les jours Noël..."
(Emilie et Voltaire dans le film biopic Divine Emilie).